
Une question subsistait au fond de l’esprit de Tom, — notre fugueur invétéré et personnage central de ce site — en rapport avec cette triste période de la Seconde Guerre mondiale, nommée à juste titre de « drôle de guerre » pour étayer une défaite sans appel. L’ennemi avait-il avancé sans qu’aucun coup de feu ne lui soit opposé ? Bien que les personnes de sa famille éloignée et ses parents aient vécu ces instants tragiques, jamais la moindre allusion à cette invasion rapide ne fut exprimée dans ce cercle restreint de famille ; la compréhension du traumatisme inscrit dans les âmes obligeait à la pudeur et à la retenue. Interdisant de poser des questions, dont la crainte d’obtenir des aveux fâcheux empêcherait de jouir d’un présent agréable. Un oncle était un ancien officier supérieur de l’armée de l’air, élevé au grade de capitaine, très volubile pour raconter ses campagnes africaines en tant que mécanicien de bord, mais le silence le paralysait pour relater des replis désorganisés dans une pagaille de fuyards, où chacun, anéanti par le désespoir, cherchait à sauver sa peau. Il racontait avec fébrilité une petite anecdote, quand il se sentait disposé à narrer cet épisode caricatural et peu glorieux. À l’officier de famille, on avait confié la mission de ramener des prisonniers français, et sur le chemin du retour vers un pays libéré, dévasté et meurtri, quelques repentis volèrent des œufs dans une ferme allemande. Cette négligence fort réprimée dans cette période de troubles, afin de punir des esprits déconfits, revanchards, à exhaler leurs haines et leurs frustrations de vaincus, l’oncle avait failli subir le châtiment de la cour martiale. Toujours par hasard, Tom rejoignait la médiathèque accueillante de cette petite ville de province, pour rechercher quelques livres qui dataient de l’époque des lumières, mais désireux aussi d’élargir son champ de connaissances littéraires en sélectionnant des romans contemporains, un livre attira l’attention de Tom, d’Antoine de Saint-Exupéry : « Pilote de guerre ».

La lecture de ce livre agréable à parcourir apporta les réponses aux questions profondes que se posait Tom, et le rassura que ce fût bien une guerre entre la France et l’Allemagne, et que cette rivalité acharnée menât à une confrontation qui avait aussitôt tourné à l’avantage de l’ennemi, car le combat devenait, à l’évidence, inégal par les moyens militaires affichés par chaque camp. La France vaincue dès le début du conflit perdait cent cinquante mille soldats en peu de temps. Tom se rendait compte de sa chance, quand il avait assisté à la représentation d’une pièce de théâtre : « Le Goûter des généraux » de Boris Vian, une comédie corrosive, aboutie et grinçante sur les jeux de pouvoir, une farce caustique sur les relations humaines, un monstre d’humour noir et de second degré. En adoptant un raccourci elliptique, on pourrait prétendre que l’armée française possède de bons officiers, mais des généraux passablement frileux. Antoine de Saint-Exupéry explicite de manière claire la genèse de ce conflit du passé, les logiciens déconseillaient l’engagement dans la guerre par analyse rationnelle, qui se résumait à tremper dans un bain de sang, en opposant quarante millions de paysans contre quatre-vingts millions d’industriels. La poursuite des combats réduisait les villages à purger leurs habitants, incités à abandonner leurs maisons et à fuir vers des destinations inconnues. Bien en amont du début de ce conflit, l’intelligence imposait de reconnaître la supériorité de la puissance germanique et d’agir dans le sens de la voie diplomatique, encadrée par des contraintes qui réduisaient considérablement les négociations à devenir avantageuse. Mais c’est l’esprit qui a revendiqué son consentement à la volonté d’une déclaration de guerre, la suite se consacrera à attendre les premiers coups de canon, premier événement déclencheur pour sacrifier les troupes et les expédier à la boucherie.

Les potes de Boris Vian « zazoutaient » à la ville « d’Avroches » se déhanchaient dans des swings endiablés et les Américains envoyaient leurs fils se faire tuer. Ces sacrifices, au service de la liberté, témoignaient de la soumission très coordonnée de l’intelligence magnifique, une vigueur et une détermination typiquement américaine démontrée par une hâte fiévreuse. Les résistants, encerclés dans le mouroir du Vercors, mouraient avec courage, sauvegardaient la dignité de la France, montraient leurs obstinations et leurs sens du devoir, et se sacrifiaient pour tenter de faire vibrer les feuilles de l’arbre de la résistance. Ils offraient leurs corps à l’ennemi pour redonner des valeurs nobles à la France, pour restituer sa dignité de nation libre, et pour redorer le blason tricolore passablement terni. Ils combattront jusqu’au dernier souffle pour rendre cette flamme de l’espérance visible au monde entier, ravivée par les alliés, et pour faire triompher la liberté à nouveau sur cette face dévastée du monde. Que ces braves reposent en paix, en succombant devant le sacrifice de la liberté. Ce peuple vaincu, que serait-il devenu, si les Américains avaient agi avec légèreté et simplicité, et se contentent d’envoyer des billets de banque en dollars et une cargaison d’armes ? Ils enjoindraient au peuple désemparé de combattre, et ils nous souhaiteraient bonne chance en nous pressant de réveiller le courage héroïque pour recouvrer notre liberté. Eh bien, on pourrait énoncer : « ich spreche Deutsch » (je parle allemand).