Enfoirés

L’intention se refuse à froisser les bienfaiteurs qui ont rejoint l’équipe des « enfoirés », ces dévoués à une cause humanitaire, qui remplissent une bourse et que celle-ci se vide de son contenu dans le ventre d’affamés ; ces brebis au grand cœur broutent l’herbe de la miséricorde régulièrement, et reforment une chaîne de solidarité sociale, méritante et exemplaire. La frivolité entoure le traitement du thème de cette entraide, institutionnalisée, reconnue et estimée. Une épithète écrite dans un journal avait choqué Tom, qui se rapportait à l’attachement d’un adepte à ce mouvement émancipé par la générosité, entrepris peut-être par une démarche innocente, et énonçait : « — un jour, pour toujours ! ». Cette envolée lyrique exprimait le bonheur d’intégrer cette joyeuse bande de gais lurons.

Coluche

Car était-ce dans l’esprit du créateur Coluche de vouloir que cet élan humanitaire se perpétue ? Cet humoriste-bienfaiteur caressait l’idée altruiste d’associer des artistes afin de fructifier des ressources destinées à générer une aide humanitaire. La vue insupportable de la pauvreté l’avait sensibilisé outre mesure, mais espérait-il en réalité que cet élan de solidarité s’inscrive à jamais ? Inférant que la pauvreté est condamnée à représenter un pan de la société, recroquevillée dans une soumission établie selon une durée indéterminée. Cette analyse théorique pèche par naïveté, par l’espoir d’envisager un regain de volonté et de détermination, pénétrant l’esprit de ces démunis, à se regrouper et à se mobiliser pour écraser le joug de l’injustice dont ils sont victimes depuis trop de temps. Par devoir moral, on doit se soumettre à cette espérance, à ce songe, qui prend fin quand l’utopie cesse et que la réalité se substitue, sonne et provoque le réveil.

Exclus

Ces exclus aimeraient qu’on leur témoigne une bienveillance affectueuse en s’intéressant à leurs sorts, bien qu’ils se réjouissent qu’on leur accorde un éclairage éphémère lors de cette quête alimentaire ; cet épisode voué à la charité dévoile les contraintes inconvenantes qui cernent leurs existences, bien que la pudeur ne puisse divulguer entièrement leurs misères. La question délicate et osée cherche à connaître à qui profite l’existence de ce mouvement, car une maxime marquée par la sagesse conseille : « plutôt que de donner du poisson à un malheureux, lui apprendre à pêcher se révèle préférable ! ». Bien que cette générosité s’avère noble, il n’en reste pas moins que ces démunis, s’ils s’évadent de leurs misères un peu de temps, une fois qu’ils obtiendront leurs aumônes, ils retournent à leurs misères. Prendre la précaution que l’assistance donnée aux pauvres représente l’aide dont ils ont le plus besoin. Celui qui consacre du temps et de l’argent aux nécessiteux, il peut contribuer par sa manière de vivre à produire cette misère qu’il tâche en vain de soulager. On peut offrir une petite part de sa richesse à apaiser la misère, alors qu’y donner le restant l’éradiquerait. La misère engendre la bienveillance philanthropique, et considérée dans son sens large, elle n’en demeure d’aucune attention pour l’amour de son prochain. La proposition de formation à ces pauvres leur apporterait un bénéfice inestimable, afin que l’éclaircie illumine l’esprit pour espérer intégrer ou réintégrer le monde du travail, jouir d’une autonomie sociale et les extraire de cette détresse dont ils sont victimes. Un vague appel à la « conscience humanitaire » ne résoudrait pas cette aporie, pour que ces malheureux échappent à un assistanat et retrouvent une dignité bafouée, et qu’ils goûtent à ce bien-être intérieur et que cette ataraxie aspire à l’idéal humain. C’est la pensée de Tom, élaborée par un parcours agrémenté de défis à gérer, considérer que la vie oblige à mener un combat permanent, et éluder cette confrontation naturelle, prélude à souffrir avec plus d’intensité des maux produits par la société, et à rester dans un état social stationnaire. Accorder une longue vie à ce regroupement fraternel qui reprend vie selon un cycle établi, cette volonté induit une considération théorique que la pauvreté existerait jusqu’à la fin des temps. L’utopie recommanderait l’espoir qu’un jour, on ne puisse plus s’apitoyer devant un malheureux allongé la nuit sur une grille de métro, pour absorber un peu de chaleur afin de réchauffer un corps soumis aux affres du froid. On ne peut dire une niaiserie aux malheureux, vous êtes dans le malheur : « un jour, pour toujours ! », sur un plan moral et humain, on n’a pas le droit, on doit se l’interdire devant l’espérance qu’un jour, tous ces démunis échappent à cette grande misère. Et que la chimère nous inciterait à nous réjouir que ces âmes charitables aient négocié un contrat avec l’injustice sociale à durée déterminée.

Miséreux

Une interprétation de la pensée de Jack Kerouac, dans une curieuse envolée critique, signifiait que l’altruisme répandu de manière inconsidérée pouvait devenir l’outil involontaire du capitalisme totalitaire, si l’on ne faisait pas attention. Une jolie société de science-fiction divisée, avec étrangeté, en travailleurs souffrants et employeurs satisfaits se dessinerait, pour le bien de la « production », et l’acceptation de la société de consommation. On constate à l’heure actuelle que des personnes riches se réjouissent de se vanter d’aider les plus démunis, et en élaborent une insolite publicité. Cette générosité douteuse illustre un paradoxe, en caricaturant ces actes altruistes : les personnes qui accaparent toutes les richesses, et par incidence, produisent les maux fournissent aussi les remèdes. L’analyse rejoint la pensée de Jack Kerouac, en considérant qu’une partie de la population pourrait être affiliée régulièrement à une association caritative, et que la docilité collective qui pourrait en ressortir infère au constat que cette immobilité individuelle ne devient pas un objet de désintéressement pour les privilégiés. La bonté et la générosité restent louables, mais la prudence élémentaire suggère quand on persévère dans la voie de l’assistance sociale bénévole de se poser la question : « est-ce réellement, ce dont ont besoin les personnes que l’on veut aider ? ». L’humoriste Coluche, l’initiateur de ce mouvement de solidarité, déclenché par la sensibilité en découvrant que des malheureux souffrent de famine, et non par la pitié se satisferait-il de l’esprit qui anime cette activité de bienfaisance, aujourd’hui ?

La réalité générée par la société et l’élan de commisération nous obligent de souhaiter bon vent à tous ces artistes qui consacrent leur temps, leur énergie, pour procurer du bonheur aux spectateurs et réchauffer, un moment, le cœur des exclus d’un système dominé par le monde de la finance déterminé à répandre l’injustice universelle. Il demeure de croire à l’espoir que l’attention consentie à la lecture de cette réflexion ne provoque pas une appréciation négative suscitée par un style alambiqué.

Quant à ce monde actuel, l’esprit bercé par la quiétude doit le voir toujours d’un œil tranquille, la sanglante tragédie et la ridicule comédie de ce monde, se prévaloir de l’utopie à réconcilier un monde déchiré par l’égoïsme, l’aveuglement et la culpabilité.