Personne âgée

Tom poursuivait son attentisme chronique, stérile et récurrent dans cette antenne immobile, un cagibi hérité d'un Plan de Sauvegarde de l'emploi, terme novateur afin d'effacer la sémantique négative des anciens Plans de licenciement. Cet avatar saupoudré de modernisme préfigure de prioriser la préservation de l'emploi plus que l'avenir du futur ex-salarié. Il était enchaîné dans ce périple sans issue durant 15 mois, enfermé dans cet enclos à brouter tous les jours de l’incertitude à foison, aucune formation dispensée, aucun apprentissage des langages orientés objet, ce qui aurait pu lui permettre de trouver le cas échéant un emploi de développeur logiciel.

Chef méchant

Les commanditaires de l’organisation supérieure de l'entreprise responsables de cette exécution socio-professionnelle et de ce désintérêt manifeste exécraient cette chair à la saveur âcre et à l’apparence grisonnante. Cette sphère dominante livre une vision très organique de la gestion d'entreprise au rythme effréné des adaptations industrielles ou la rationalité côtoie la tragédie à travers des décisions de mutation puissantes et hurlantes pour aller progressivement vers l'absolutisme du dépouillement social. Ils proposeraient ces corps gratuitement, même à des fabricants de viande hachée, pour se substituer à la carcasse de pauvres poneys roumains. Ces animaux de boucherie accusent des fins de vie terne et vagabonde qui leur retire la capacité à tirer la roulotte. Ils assureraient la livraison et se réjouiraient du sentiment de plénitude intérieure procuré par la satisfaction du devoir accompli et le soulagement qu’aucun intrus ne s’enfuit de l’abattoir.

L’engagement déterminé emprunte les voies impénétrables de l’obstination, car le frère pêcheur ne doit pas dépérir au sein de cette congrégation des mauvais esprits vouée à la sénilité, mais que la résilience se montre suffisamment vaillante pour résister aux attaques et aux extravagances confondues. Une résistance louable et téméraire produirait des effets positifs, et embarrasserait la direction de l’entreprise. Ces anciennes gloires avaient contribué à l’essor des activités de la société et méritaient la reconnaissance de leur implication, mais l’atteinte d’une maladie incurable qui se nomme le vieillissement les condamnait sans procès.

«  Léo Ferré dirait sur un ton strict, compact et obtus  : “ les vieux, on n’en veut plus ”, et la salubrité publique recommande de s’en débarrasser par une liquidation sociale pour rendre la planète propre aux jeunes pousses, maîtres de la PlayStation. Jacques Brel chanterait : “ jeunes, beaux et cons à la fois ”. Ils avaient le visage creusé, les yeux profonds, de longs cheveux blancs, ils donnaient l’impression d’échapper à la sanction infligée par le vieillissement, et ils adoptaient un style débonnaire et une apparence digne. Mais ça ne suffisait pas à vouloir conserver ces créatures d’un autre temps. Les fins de vie, ça pue, ça schlingue, ça perd ses cheveux, ça perd son sang‑ froid, ça perd ses seins, ça perd sa santé, ça perd ses dents, ça perd ses yeux, ça perd ses oreilles, ça perd sa mémoire, ça perd son “pipi”, ça perd son “caca”, quand ça boit, ça dégueule, quand ça mange, ça vomit, ça demande l’allocation de solidarité aux personnes âgées pour éviter le paiement de l'impôt, ils sont payés pour somnoler, ça tombe malade, ça coûte financièrement, ça n’entend pas, ça regarde la télé avec le volume à fond, ça oublie son déambulateur, et ça tombe par terre. Le mouvement d’émancipation et d’éradication en plein essor, désigné par le terme revendicatif  : “Mouvement Nationaliste Jeunezi”, qui redéfinit le concept républicain par  : “Liberté, Égalité, Jeunesse”, avait pris la tête de la crèche nationale. Les inquisiteurs proclamaient le dogme incisif de “Tri nations”, et ce formalisme exprimait la sémantique associée à la compréhension que chaque citoyen devienne sensible au précepte indiscutable de la nécessité de trier la nation  ; celui-ci, un dispositif législatif l'avait instauré, et décrété en hâte, tant l’urgence d’agir s’imposait.

Personne âgée

 Jacques Brel chanterait : “ les vieux abandonnent le carillon du salon, qui dit oui, qui dit non, pour assister à l'enterrement d'un plus vieux qu'eux et d'une plus laide qu'eux”. L’organisation d’une foire réservée aux "vieux" offrait aux visiteurs une marchandise périssable, mais pas encore à l'état avarié, chacun venant chercher une fin de vie et y soumettre un destin selon ses convenances personnelles. Le dépôt des carcasses osseuses des invendus dans une décharge, qui sait gérer les déchets comme il se doit, représenterait une solution efficace, les ouvertures recevant leurs marchandises selon des codes de couleurs définis  : le vert pour les ordures, le jaune pour les emballages et le gris réservé pour les "vieux" inutiles. L’hésitation barbare retient l’envie de démembrement pour y faciliter l’introduction des corps décharnés dans ces récipients qui concentrent les désœuvrés du monde du travail. Cette précaution hypothétique semblait inutile, car à cet âge, la carapace se ramollit comme du chewing-gum, la compression du corps suffit pour l’insérer dans l’orifice qui lui est assigné avec autant de facilité que l’on procéderait si c’était une peau de banane. Cette décomposition d’ordures prolétariennes devienne une nourriture royale pour les cochons. Inutile de fouiller dans sa garde-robe pour y dénicher des accoutrements utiles à ces personnes démodées pour devenir à nouveau repérables et pour attirer l’attention par la moisissure irrespirable qui les enveloppent. Ces tenues excentriques et flamboyantes sont chargées d’histoire, mais demeurent sans avenir, tissant une harmonie entre l’ancêtre et ses rides creusées par la lente décomposition entamée du corps. Ces chemises, à fleurs fanées, dont la transparence se substitue aux couleurs évaporées, laissent entrevoir les marques qui creusent des saillies sur cette carcasse décharnée en phase de désagrégation avancée. Le soutien‑ gorge, porté il y a quelques années, marquait ces empreintes fossilisées, quand le corps obligeait à ce que ce sous-vêtement devienne indispensable, et que l’utilité s’associait au confort. Le corps pouvait se montrer vierge, par l’adhésion à des envolées idéologiques féministes qui y soustrayait l’usage, cette estampille vestimentaire incarnant symboliquement une inégalité entre les hommes et les femmes. Ce déguisement témoignant de son époque hippie, dont ces anciens se paraient pour espérer tromper les regards suspects à ces introspections douteuses et naïves, on ne peut se dérober par l’expression du visage aux traits ravinés par l’effet du temps. Incitant à conseiller à ces anciens travailleurs devenus marginaux par l’impossibilité de faire valoir leurs droits à la retraite dans des conditions honorables en raison d’un âge de départ sans cesse reculé de ne pas changer, car la peau a suffisamment de rides et en rajouter se révélerait bien inutile.  »