Conseil d'administration

Le comité d’entreprise désigna Tom pour assumer le rôle d’administrateur salarié, vénérable titre social ; ce privilège accordé à un employé hérite du Code du travail. Il devait représenter dignement les salariés au conseil d’administration d’une division importante qui comptait un effectif de plusieurs milliers d’employés, et regroupait plusieurs sociétés. Après la réception de documents qui relataient les éléments financiers et économiques, ces informations exigeant le respect de la confidentialité, Tom se rendit au siège et se dirigea vers la salle dédiée à cette réunion. Un éclairage discret projetait une lumière tamisée sans éclat sur une grande table oblongue, une atmosphère calme enveloppait cette sphère intime et influente que peut incarner une assemblée de responsables distingués par le statut de cadres supérieurs. Les premiers échanges entre quelques participants supputaient une amitié de longue durée

Puissants

À la table des puissants, la relation de dominance impose toute sa force, les décisionnaires commandent les manœuvres, ils manipulent les cordons de la vie de l’entreprise. Ils demeurent conscients qu’ils détiennent le pouvoir de faire gesticuler la société dans tous les sens, en y ajoutant à cet instant l’importance du nombre. Tom était l’unique représentant des salariés, et il devait faire face à une vingtaine de personnes, appartenant à la sphère de la haute direction auréolée de la présence de l’expert-comptable du groupe.

Femme autoritaire

Lors de la présentation des informations financières, Tom voulait éviter de simuler l’idiot du village ; il était légèrement intimidé et peu habitué à ces rendez-vous formels, il posa une question pas très bien ajustée, maladroite et innocente. Cette intervention nécessaire prouvait son existence, et démontrait qu’il ne devait pas être considéré, tel un pantin subalterne condamné à l’écoute, le silence étant assimilé à la crédulité. Tom n'était pas un doux agneau, cependant, son discours était aussi gauche, aussi heurté et hésitant imitait sa façon de marcher vers la table à l'instant de rejoindre cette assemblée distinguée. Aussitôt, tous les regards se tournèrent vers lui et l'organisation eût un sourire narquois. Transformé dans un  état mortifié, il hésitait à baragouiner :

" C'est juste une plaisanterie, çà m'ait venu comme çà. Je débarque d'un projet dont la livraison retardée nous a contraint à marner comme des forçats dans les sous-sols de l'atelier afin de livrer le système - du logiciel temps réel -, si çà vous dit quelque chose. C'est comme çà que j'ai eu l'envie de me détendre. "

 Il cessa son discours, bouche ouverte, au bord du gouffre où allait le précipiter sa propre indignité. Il avait une deuxième question, mais il aurait préférer s'excuser d'oser respirer le même air qu'eux.  La présidente était surnommée : « La dame de fer » ; elle justifiera cette distinction catégorielle, et elle réprimandera l’auteur de cette question insolente à son goût, jugée intimidante et extériorisera une mimique de surprise matérialisée par un visage où se peignait une imperméabilité à l’émergence de tout sentiment et une fermeté démoniaque. Elle ne négligera pas de balayer les regards de ses complices pour y trouver les indispensables signes perceptibles d’approbation, traduisant une solidarité sans failles et condamner l'ignorance des bonnes manières qui sont de mise dans les relations entre gens bien élevés. Il avait pu admirer le mauvais esprit qui brillait dans son regard -presque aussi laid que les yeux qui le reflétaient et la chair qui lui donnait sa forme. Et, Tom devait être sensibilisé ; qu’il se fît l’apôtre de l’idée contestataire était compréhensible, mais que l’instance en cours ne pouvait supporter un quelconque désaveu.

Main affaires

La réunion se déroulait dans une atmosphère paisible, avec toute la retenue qui imposait ce cadre de bienveillance, révélant des renseignements importants. L’exposé des données économiques et financières présenté avec maîtrise et assurance dévoilait l’existence de sociétés étrangères qui bénéficiaient d’un actionnariat important du groupe, sinon total. Cette capitalisation ne préjuge pas d’intentions malhonnêtes, car les marchés orientés à l’export obligent à la création de structures locales gérées par des personnes habilitées qui connaissent les rouages internes et savent tirer sur les ficelles concomitantes du commerce afin de favoriser les décisions prises par les autorités supérieures qui se présenteront à votre avantage. Ces artifices sont orientés vers le lobbying des affaires commerciales, diffèrent de pays en pays et se renouvellent afin de s’adapter à des changements de gouvernance politique ; ceci, afin de garantir des conquêtes commerciales

Le président annonça la fin de la séance en remerciant les participants, Tom se leva et s’immobilisa debout en se sentant bien seul, car tous les autres protagonistes présents restèrent assis. L’échange de regards impersonnels, insensibles et distraits déroulait le sentiment d’une présence dérangeante, ordonnait un départ imminent et poussait le représentant zélé du personnel vers la sortie. La parole est muette et se retient pour adresser un pamphlet : « Je vous présente les excuses pour le désagrément que je vous ai causé ! ». L’impétrant refrène ses ardeurs et organise la retraite d’un combat « fantôme » que caricature une collision sociale invisible et inexistante. Bien que de jouer la montre soit inutile, Tom patienta quelques secondes, non par naïveté sur les raisons évidentes de cette paralysie presque générale, mais en espérant qu’une envie pressante contraint un administrateur à se dresser rapidement pour rejoindre les toilettes. Bénir ce sauveur, l’accompagner pas à pas et dès la sortie de la salle de réunion, se désunir, chacun choisissant sa voie, déterminée en fonction de ses besoins, chacun rivé à sa destinée personnelle. Effectuer un départ hâtif afin d’adoucir une séparation ridicule, mais significative vis-à-vis de cette séance au contenu binaire décliné, en une partie dédiée au respect légal et une autre consacrée à la prise de décision, dont une ne pouvait souffrir de la présence d’oreilles indiscrètes ! L’intrus s’efface en longeant les murs recouverts de tapisserie aux ornements dorés du corridor impérial, franchit l’antichambre où loge le caisson étanche de la distinction sociale, hâte le pas, happe une bouffée d’air frais afin de redonner vie à un visage dont le teint est devenu blême. La dernière étape plongera le subalterne dans une bouche de métro salvatrice afin qu’il rejoigne les profondeurs de sa classe sociale.

On ne mélange pas les torchons et les serviettes, et la gouvernance est organisée selon une hiérarchie qui superpose des couches étanches, bien que l’occurrence d’événements d’importance fait sentir le besoin du changement de couches. Ces personnes de la haute administration d’entreprise savent bien la place qu’elles occupent et celle qui vous retient. Les résolutions sont approuvées rapidement, guidées par la rationalité et l’expérience. La vente d’une activité ou la réduction d’effectifs d’un service décide du sort social des collaborateurs, qui sombrent dans l’incertitude. Des rachats d’entreprises, pour acquérir des compétences, pour renforcer sa position industrielle, augmenter ses parts de marché et asseoir son influence vis-à-vis d’une concurrence accrue. Réveiller l’espoir par la croissance du plan de charge et des prises de commande, pour que chaque travailleur puisse accomplir une tâche. Les conséquences immédiates retombent sur les collaborateurs, la direction infuse ses directives au management qui doit absolument suivre les commandements et programmer les opérations pour procéder au changement d’orientation, défini par la nouvelle stratégie industrielle.

Une femme présidait cette réunion d’importance, identité unique parmi tous ces hommes, point commun de cette unicité avec Tom, seul représentant de milliers de salariés, bien que les positions hiérarchiques satellisées aux extrêmes soulignent l’éloignement. Une allure simple figeait un charisme naturel, sans afficher une inutile extravagance, pour occuper un tel rang, et pouvoir s’imposer parmi des prétendants masculins qui dissimulent avec brio leur machisme ordinaire, au sommet de la hiérarchie d’une grande entreprise, intégrée dans un grand groupe. Lorsque les femmes atteignent des niveaux de responsabilités, elles font preuve de compétences, car elles doivent faire face à l’écueil d’appartenir au sexe faible, auquel le sexe opposé ne se heurte jamais. Des milieux différents s’ignorent, et des couches sociales s’opposent ; d’un côté, l’apaisement, la satisfaction de jouer quotidiennement ce rôle de gagnant, et ces privilégiés savourent de demeurer dans cet état d’exception. D’un autre côté, le désordre règne et entraîne l’impossibilité de se figurer les braillements intempestifs qu’on entend, l’insatisfaction de jouer quotidiennement ce rôle de perdant, et le dégoût qui vous envahit de rester à cet état jusqu’à la fin de sa vie. Exploiter le moindre élément afin qu’il brille et qu’il jette un éclat chimérique à une existence scellée dans l’ombre de la domination. Chez les marionnettistes de la gouvernance, un halo de prestige entoure des circonvolutions cérébrales plus fines et plus gracieuses, et contribue à créer une atmosphère calme, reposante, où l’ordre est rationalisé. Le discours est formalisé, excluant toute initiative orale ou linguistique singulière, à troubler, à ternir, à semer le doute, à chahuter ou à déstabiliser un cadre inébranlable, inscrit dans une certitude contextuelle. Une relation organisée et bienveillante, et chacun prend soin de charmer chaque chef du triumvirat, conscient que chacun vénère sa position sociale, et ne cherche en aucun cas, de quelques manières qu’il est, à s’en éloigner. La relation entre les élus et la direction s’avère spécifique, l’élu peut avoir du charisme et montrer un talent influent, la direction profite d’une supériorité par sa fonction. Ce lien de dépendance demeure ambigu et il établit plus un rapport complexe qu’un rapport de force. Elle relève d’un rapport parfois amical, parfois trouble, toujours différent. Parce que des hommes mènent souvent l’entreprise, sa direction n’échappe pas aux fantaisies et aux préjugés de ces derniers.