
Cette vie parisienne stimule l’éclosion de ses passions par les rencontres qu’elle favorise. L’ami guitariste, aidé des recrues musiciennes, aménagea une cave inutilisée en local de répétition, cet abri reconverti représentait les prémices de la formation d’un groupe de musique. Cette salle modeste s’éloignait dans sa composition et son ambition de celle du célèbre écrivain et musicien Boris Vian, qui avait réinventé la cave musicale. Un cuisinier à la batterie, un boulanger à la guitare, un autre guitariste et une chanteuse de corpulence fluette constituaient cette troupe d’amateurs, engagés et motivés à reproduire les airs rythmés du « rock and roll ». L’illustre chanteur Mick Jagger et ses acolytes ne pouvaient craindre l’émergence d’une concurrence impitoyable.

Ce groupe musical original reçut une invitation pour se produire dans une salle située sur une île à l’ouest de Paris, devant des spectateurs favorisés par la naissance, assimilés à des fils ou à des filles de personnes huppées. En tant qu’accompagnateur et aide de camp, Tom assista à ce spectacle musical d’un niveau médiocre, et la voix de la chanteuse manquait de force et de puissance. Ces intonations tendres noyées dans ce brouhaha étaient loin de faire décoller l’attention de l’assistance. Cette assemblée opulente était plus préoccupée de se rassasier et de pavoiser sur l’extravagance des dernières réunions lors de soirées de type « Jet set » enveloppées dans d’épais brouillards de fumée opaque. Le concert se conclut par un échange de billets de main à main, à considérer la rapidité de la transaction par l’organisateur de cette soirée, celui-ci semblait coutumier de ce mode de récompense.
Une deuxième occasion d’exprimer leur talent relatif et modeste se produisit par la rencontre avec un couple décidé à s’engager sur la longue voie du mariage, une union de métissage. Le futur mari, citoyen de la métropole, et la future épouse d’origine martiniquaise composaient cette union amoureuse. Le lieu de fête se situait dans un château au nord ouest de Paris, c’est avec une émotion particulière que toute la bande d’apprentis musiciens se rendit vers ce lieu prestigieux probablement chargé d’histoire. Tom conduisait le véhicule, à peine franchie la grille, le service d’accueil était en place, composé du châtelain et de la châtelaine.

Ces hôtes nobles avaient un air avenant, les règles de savoir-vivre régissaient cette réception mondaine, les sourires illuminaient les visages qui exprimaient les banalités cordiales de rigueur que l’on affiche dans ce milieu-là, où règne l’importance vitale du paraître.
Cette aristocratie glisse sur la pente du déclin et porte un regard nostalgique vers le passé quand le lien séculaire établi avec la monarchie lui accordait des privilèges héréditaires dès la naissance. L'éclosion d'une économie libre développé en Angleterre au 18ème siècle, encouragée par le philosophe-économiste Lloyd, assujettie à une approche collective dès son émergence, se métamorphosait vers une structure dynamique où les objectifs individuels devenaient prioritaires et excluait toute vertu. L'aboutissement de cette transition consacrait une idéologie libérale emportée par le dogme infaillible : « la fin justifie les moyens », qui instrumentait les atrocités sociales. Cette caste sociale d'arrière-garde ne comprenait pas les nouveaux enjeux démoniaques d'une société bousculée dans ses fondements historiques apparentés à des chimères et croula sous la démesure d'une vague économique de marché.
Le maintien en état de la toiture d'ardoises centenaires oblige à l'organisation d'activités événementielles. Ces conditions d'ouvertures au grand public offraient aux prolétaires du bas-fond social de franchir la grille royale, atteindre les grands appartements aux murs tapissés et décorés de tableaux illustrant des allégories où les seigneurs sont sur le devant de la scène et les serviteurs rampent sur le sol. Cette conjoncture impose d'inviter les bouffons du dernier échelon social à épancher leur soif d'animations musicales dans des lieux interdits jusqu'à ce jour, sinon pour tondre la pelouse, tailler les rosiers et écorcher, découper, rôtir la viande d'un cerf ramené de la chasse à cour par le seigneur.

L’entrée insolite déjà sublime par sa fantaisie se complétait par la présence d’un animal admirable. La tête du chien à la stature imposante dominait le modeste véhicule, mais lorsque la bête de bonne compagnie baissa le museau, il toisa Tom en adoptant une expression douteuse. Tom fut saisi d’un sentiment perplexe, à s’interroger si l’inquisiteur à quatre pattes n’était pas dressé à détecter le paria « prolétaire ». C’était un trio harmonieux, et le chien affichait un air dédaigneux, insolent, il osait poser un regard réprobateur, il dévisageait Tom avec désinvolture, il était formé pour identifier le besogneux banal, il était éduqué à se méfier du miséreux à l’allure empesée. La bête ne soufflait aucun reniflement, elle était élevée pour éviter la respiration d’une odeur malveillante, car un boulanger, ça sent la farine, un mécanicien, ça sent l’huile, et un éboueur, ça sent les ordures… L’animal bourgeois jouissait-il du privilège de l’anoblissement, et exhalait-il avec condescendance cette attribution honorifique ? Se recroqueviller dans une posture avilissante quand on s’oppose à une caste dominante, les rouages de servitude d’une société hiérarchisée établis depuis des siècles, aide à admettre et à supporter cette situation. Subir l’affront d’une bête dont le maintien en équilibre nécessitait quatre membres inférieurs, déclenche le rêve de posséder un fusil alimenté avec du gros sel. Se réjouir de voir le provocateur déguerpir à toute vitesse, redoublant d’efforts, l’arrière-train excité soumis à des picotements soutenus.
L’actualité musicale se déclinait en deux phases, le groupe des amis de Tom devait enflammer la première partie de la soirée, ensuite un groupe d’origine martiniquaise poursuivait l’animation musicale. Dès que l’installation du matériel de musique fut achevée, la tâche de convoyeur de boisson liquide lui fut assignée, un trajet facile à effectuer entre la cuisine et la salle de spectacle. La fonction réclamait l’exécution d’une manutention simple, mais la charge à supporter représentait d’énormes magnums de whisky de grande contenance, et éprouvait le corps en s’astreignant à cette besogne fastidieuse, bien qu'il fût un serviteur dévoué. Il entreprit d’alléger les bouteilles en absorbant quelques gorgées avant chaque départ afin de soulager les muscles de ses bras. Si l’effort physique s’amoindrissait, le poids total du transporteur et du convoi ne changeait pas d’un centigramme, mais induisait un allongement de la distance qui ne cessait d’augmenter au fil des déplacements. Il avait une tendance à zigzaguer de manière continue et exagérée

La suite se situait le matin, lorsque Tom se retrouvait dans son véhicule, l'esprit animé par des idées désordonnées, il se croyait délaissé, abandonné, et inquiet que la bête à quatre pattes au service de la noblesse vienne lui chercher noise. Il constatait que les deux battants ouverts de la grille du château permettaient d’échapper à un carnage annoncé, il mit le moteur en marche, enclencha la première vitesse, et déguerpit à toute vitesse. C’est le lendemain, après avoir repris ses esprits et rencontré ses amis, que ceux-ci énoncèrent leurs surprises de ce départ précipité, car les réjouissances se prolongèrent tard dans la nuit. Mais cette soirée animée et courte pour Tom provoqua des éclats insoutenables, par un incident de la plus haute importance dont l’occurrence est exclue dans la classe des élites. Cette chicane jugée désobligeante froissait une caste dont les ascendants ont servi le roi avec honneur, dévouement et courage. Humiliant la châtelaine au regret de constater que si les noirs s’étaient bien conduits, alors les visages pâles devenaient égrillards, et leurs comportements inconsidérés s’avéraient insupportables. Ces indigents avaient causé une chienlit irresponsable, l’abus d’alcool ne pouvait justifier de tels écarts et bravades, et leurs provocations indignes leur interdisaient de figurer parmi la race blanche. Était-ce la bande de la Butte-aux-Cailles, plongée dans un décor ostentatoire irréel, chargé d’histoire impériale, qui aurait déclenché cette hystérie collective et réveillé la bête prolétarienne en sommeil, responsable de ces méfaits ? Au point de perdre toute décence, ces coquins avaient déclaré l’ouverture des bacchanales royales et proclamé la fin du calme aristocratique. Une inquiétude horrible envahit sournoisement le cerveau de Tom, angoissé par le souvenir de lectures historiques, prouvait que dans ces milieux dominants, la plaisanterie n’avait pas cours pour les pauvres ou les perturbateurs coupables d’offenses aux dépens de la supériorité anoblie. À quelle sanction s’exposait-il, le goudronnage de sa paillasse afin de faire éclore un nouveau statut racial et social, écarteler ce corps impur, ou le brûler à petit feu, et récompenser l’animal de garde des morceaux de cette viande humaine corrompue ! Il ne sut jamais les détails réels de cette gasconnade, ses collègues se trouvaient certainement dans un état d’ébriété avancé, et ils ne pouvaient décrire les faits passés. Est-ce que Tom avait crié « À mort l’aristocratie ! », et avait proposé à la maîtresse du château de danser un « rock and roll » endiablé ? Son seigneur accourait, ébahi par cette proposition déshonorante et avilissante, et aboyait que c’est la valse qui s’imposait dans ce lieu mondain. Est-ce que Tom avait dévoilé son sens de la répartie, et adressé un soufflet ?

Celui-ci, qui devait se montrer plus agile avec une épée qu’avec ses poings, ne savait que répondre sinon de s’entremettre dans un duel inapproprié dans ces instants de gaieté ! Avait-on crié « Y’a d’la joie… », excités par les accords d’une guitare vieillissante et l’absorption de boissons alcoolisées, transportant cette petite bande de têtes de linotte du quartier de la Butte aux Cailles à des excès inacceptables et chanter le refrain : « Bonjour, bonjour les hirondelles… » ? Choquant l’assistance noble conditionnée par le règne du dogme de supériorité et par l’observation du précepte diabolique qui condamne le peuple assujetti au malheur et à la malédiction ? L’interdiction d’exprimer des sentiments ne souffrait d’aucun manquement dans cet hémicycle aristocratique chargé de bienveillance et d’éloquence, et résultait d’une ablation de la substance mentale subie dès l’enfance, afin d’inhiber toute émotion sensible à ressentir devant la miséricorde. À entendre « Y’a d’la joie… », ce couplet résonnait fort dans les oreilles du châtelain, happé par ce chant populaire, ébahi, décontenancé qu’on ait injurié ses ascendants par une ignominie qui mériterait d’envoyer au cachot les profanateurs. Il s’époumona et vociféra : « Pas ça, ici c’est : Y’a d’l’éloquence… », et la châtelaine alertée par le rappel sonore surgit et enchaîna avec promptitude en sonnant la charge : « Bonjour, bonjour les aigles royaux… ».
Le souvenir restera flou en souhaitant que cette bévue ne soit pas portée à la connaissance des autorités supérieures, l’histoire subit les effets du mécanisme des fluctuations cycliques et ne demande qu’à se répéter. Assumer la responsabilité en vertu de laquelle la couleur de peau des nouveaux esclaves virerait au blanc serait bien difficile à supporter. Ces futurs captifs seraient arrachés parmi les couches basses qui concentraient des êtres incultes, ignorants, insolents, et se déclarent impropres au respect du salut et de la courtoisie, comme le mérite la hiérarchie dominante.