
C’est le sort de la passion, celle de la moto dont la maxime célèbre : « Le premier qui freine est un lâche et le dernier est un imbécile ! », mais cette maxime simpliste se résout parfois à des situations dramatiques, à une expérience malheureuse et traumatisante que Tom avait vécue. Des amis et des motards inconnus se concertèrent pour se rejoindre à un point de ralliement ; ces réunions improvisées se multiplient par la facilité qu’offre la région parisienne à faire des rencontres nombreuses. Un vendredi soir, un fantôme de l’animation avait convoqué une réunion dans un bar proche du palais omnisports de Paris‑Bercy, ce lieu synonyme de ces retrouvailles impromptues identifiait le point de départ d’une sortie rocambolesque, et l’idée amusante germa dans les esprits d’effectuer une escapade vers l’Est francilien. Deux personnes très motivées paradaient sur des montures classées dans la catégorie « hyper‑sport », ensuite, Tom, un couple sur une moto et deux pilotes complétaient le cortège.

Minuit sonnait son glas ténébreux, Tom avait froid, des voitures circulaient à foison sur ces voies rapides, et les conducteurs rejoignaient leurs banlieues respectives, après avoir goûté aux activités culturelles que proposait la capitale. Le groupe hybride slalomait entre les véhicules d’une façon hâtive, précipitée et brutale et ce n’était pas la manière de rouler que Tom préconisait. Soudain, un sentiment de désapprobation s’immergea dans son esprit, l’instinct de survie liée à la peur de l’accident ou de la mort se déclenchait, agissait par une impulsion vive et inconsciente. Après avoir rejoint la voie la plus à gauche, le rythme s’accéléra fortement, très fortement, les deux personnes qui conduisaient les motos de type « hyper-sport » avaient vite pris le large. Le peloton constitué de quatre motos suivait à distance et était très éloigné de la tête du convoi. Le couple à moto occupait les avant‑ postes, talonné par trois motos, et Tom était le dernier dans la file. L’envie d’en découdre irrite l’esprit à étendre son empire en concentrant les excès, et la folie et l’enivrement défient la raison. L’émulation de groupe l’excita, il constatait que le pilote qui le précédait se faisait distancer, et il envisageait de le dépasser. Sa position était désaxée sur la droite de la voie, obligeait à effectuer ce dépassement par la gauche entre le rail de sécurité et le motard, ou bien entre le conducteur et le cordon important de voitures. La tentative de devancer le retardataire, si elle était réalisée dans ces conditions périlleuses, elle ne garantissait nullement la sécurité, et cette manœuvre délicate aggravait les risques pour Tom et son compagnon.

Empreint de sagesse, il resta dans cette position juste avant d’entrer dans un tunnel. Une gerbe d’étincelles jaillit du bitume à la sortie de cette voie souterraine sombre et inquiétante, le cerveau provoquant l’alerte du danger imminent, sans pouvoir interpréter l’éruption de ce feu d’artifice impromptu. La réponse s’affichera à la grande nuit, pour découvrir une longue courbe dessinée comme une ligne brisée qui révélait une cassure brutale, une ligne en rupture propre à surprendre tout conducteur très motivé. Dans ces situations apocalyptiques, le système neuronal passe en mode « urgence » et invective au corps la réaction immédiate, et l’agitation interne déclenchera le réflexe de survie de tenter un puissant contre-braquage. Cette technique peu intuitive exige de pousser le guidon dans le sens opposé à celui proposé par le virage de manière à déplacer le centre de gravité vers l’intérieur de la courbure afin de faciliter le changement de direction de la moto. L’utilisation de cette manœuvre est devenue d’usage courant, mais sa réalisation témoignait d’une chimère, car à une certaine vitesse, ce geste consiste à s’efforcer de tordre un rail de voie ferrée. Tom devait s’engager sur un axe orienté à 45° vers un muret, et franchir cinq ou six couloirs de l’agonie, très affectés par un trafic dense. L’analyse du déroulement de cette phase extrême, induite par ce virage de type accidentogène, montre qu'il a fait une erreur. L’action peu intuitive de contre-braquage se révélait tout à fait inefficace, et ce moment d’égarement coupable gaspillait un ou deux dixièmes de seconde. Le temps est d’une importance primordiale quand on est confronté à une situation de danger, et le conducteur doit accomplir les actes qui décideront de rester en vie. C’est là que l’art de l’expérience s’exprime le plus agréablement, et vous inspire à ne pas commettre le geste fautif, qui peut s’avérer définitif.
L’explication technique de pilotage peut sembler fastidieuse à comprendre, mais cette connaissance reste capitale dans la conduite d’un deux‑ roues. Le contre-braquage représente une technique d’inclinaison de la moto par les appuis sur le guidon difficile à acquérir pour les motards débutants, qui se fonde principalement sur l’application de principes physiques de l’effet gyroscopique. La rotation d’une roue engendre un effet gyroscopique, qui permet de maintenir la roue en équilibre. Bien entendu, plus la vitesse de la moto augmente, plus l’effet gyroscopique devient important et plus l’action sur le guidon exigera d'intervenir avec force. Pour vaincre cet effet (en virage par exemple), le conducteur doit exercer sur le guidon un effort d’autant plus important à une allure rapide (inclinaison de la machine). Faire tourner une moto, faire changer de direction un véhicule à deux‑ roues, c’est toujours déporter son centre de gravité. Si le centre de gravité de l’ensemble du véhicule (moto et conducteur) est déporté à gauche, la moto tournera vers la gauche. Idem à droite. La pression effectuée sur le guidon permet l’inclinaison de la moto du côté où l’on tourne. L’expérience montre que cette technique apparaît comme la seule efficace à grande vitesse, le seul moyen d’incliner vite et facilement une moto, ce que disent les théoriciens, mais ce prédicat laisse perplexe, si ceux-ci l’ont vraiment expérimentée en situation réelle. La théorie paraît alléchante dans son développement sauf que quand le motard est surpris, c’est la réalité pragmatique qui impose sa vérité.
L’instinct de survie interdit de s’aventurer à reproduire une deuxième erreur, et commande sans faute de se livrer à l’exercice du freinage d’urgence.
L’effet gyroscopique varie en fonction de trois paramètres appliqués à la moto : le diamètre, le poids des roues et la vitesse, plus ces paramètres représentent des valeurs importantes et plus l’effet gyroscopique deviendra grand. Cela explique également la raison des constructeurs à réduire le poids des éléments non suspendus de la moto, notamment les jantes. La vitesse de rotation qui définit la vitesse de déplacement détermine la variable la plus importante. Plus la vitesse de la moto augmente, plus l’effet gyroscopique devient important et plus l’action sur le guidon exigera d’intervenir avec force. Le déplacement du corps à travers un déhanchement afin de faire pencher la moto, contribue à déplacer le centre de la gravité du couple pilote et moto, mais les pilotes font appel à ce procédé surtout utilisé sur circuit. Le contre-braquage, pour faire prendre un virage à la moto, représente la technique la plus efficace et la plus rapide en vous permettant de rester droit sur celle-ci, et elle génère moins de fatigue que de devoir bouger le corps.
Une analyse de second degré destinée à comprendre la raison par Tom de se livrer à ce contre‑braquage irréalisable, la théorie l’expliquant, repose sur l’inexpérience de ce genre de situation à caractère extrême. D’autre part, le cerveau chargé de décider a prolongé sa réflexion et a considéré le contexte global qui dénonçait un trafic dense réparti sur plusieurs voies. Entreprendre une opération immédiate de freinage, ce choix ne pouvait ignorer les conséquences. Ce ralentissement brutal et rapide était soumis aux risques et à une probabilité forte de percuter un véhicule, et la priorisation des actes à accomplir, c’était la dernière solution à envisager. Le lecteur montre certainement une impatience pour connaître la suite de ce carnage annoncé, ce livre étant élaboré dans un esprit de liberté d’expression et se veut utile pour ceux qui consacrent du temps à le parcourir.
Rechercher l’exhaustivité de toutes les techniques utiles à la pratique de la moto, cette attention ne peut éviter d’aborder le système de sécurité ABS (système antiblocage des roues). Cet asservissement technique est implanté sur toutes les motos modernes, la critique objective est exprimée avec toutes les précautions d’usage pour ne pas choquer les consciences sensibles. Son avantage limite le blocage des roues et donc empêche celles-ci de se verrouiller, et aide le conducteur à conserver le contrôle de sa trajectoire pour éviter un obstacle lors du freinage. Il prouve son efficacité sur des routes humides, gravillonnées, afin d’anticiper l’évitement d’un obstacle, et dans d’autres circonstances dangereuses. À l’inverse des idées reçues, l’ABS ne réduit pas la distance de freinage et son inconvénient allonge celle-ci, matérialisé physiquement par le bruit de plaquettes de frein alternant pression et relâchement sur le disque de frein.
Par chance, la moto de Tom n’était pas pourvue de ce système d’assistance, quand le temps viendra de réaliser la séance de freinage alors qu’un muret devient la ligne de mire. Le fonctionnement programmé de ce dispositif technique qui asservit le contrôle du freinage, rapporté aux désagréments explicités précédemment, aurait pu avoir des conséquences très fâcheuses. Sachant qu’un conducteur expérimenté, formé par des stages de pilotage, dans une phase de freinage accentué, si le verrouillage des roues se manifeste, aura le réflexe de réduire la pression sur les mécanismes qui activent le freinage. Après cette pause accordée à la réflexion et la compréhension, l’instant se dévoile pour faire revenir les acteurs sur scène afin de jouer le dernier acte de cette tragédie. Tom est formé à la conduite de la moto, il a participé à différents stages et est expérimenté par de très nombreuses balades sur les routes de France, d’Espagne, d’Allemagne, de Belgique, et des montagnes des Alpes. Ces contrées éloignées dessinent des parcours sinueux à foison, et obligent à de multiples freinages et ralentissements en toutes circonstances. Un tour sur le célèbre circuit du Nürburgring, long de vingt kilomètres et fort de soixante‑ treize virages encastrés dans un relief prononcé, avait laissé à Tom le souvenir d’une expérience inoubliable. Ce tracé sinueux découvre des portions aveugles où il convenait de rester humble et ne pas hésiter à se ranger pour laisser passer des bolides plus rapides. Il avait effectué de nombreux tours sur le circuit francilien Carole, une configuration alternant les lignes droites et les virages. Rouler sur la route, réclame de la prudence, à la différence des pistes réservées aux sports mécaniques, que les pilotes peuvent parcourir à grande vitesse. S’astreindre à répéter ces exercices de conduite dans des enceintes protégées qui annihilent toutes contraintes extérieures, améliore sans aucun soupçon le rapport du conducteur avec sa moto, par la maîtrise qu’il acquiert particulièrement lors des freinages à grande vitesse.
La succession des excursions et les nombreuses sorties se combinaient pour acquérir une compétence par la pratique qui détermine la confiance, ne pas paniquer en situation de danger, et opter pour les choix judicieux. Cette prédisposition à garder son sang-froid en toutes circonstances s’obtient en roulant dans toutes les conditions. Elle se traduira en procédant par le freinage le plus puissant, celui en mode dégressif qui s’exerce à la limite du blocage des roues. Le Créateur était suffisamment satisfait de la perfusion d’adrénaline injectée par voie émotionnelle envers ses ouailles. Il estimera que l’excitation atteignait son paroxysme, il prenait son parti de ne pas s’évertuer à ajouter des collisions motos et voitures, et consentir à cette audace intrépide, un tout autre destin.
Orchestrer une manœuvre harmonieuse et rapide, appuyer sur le frein arrière pour produire le transfert de masse vers l'avant de la moto et comprimer les suspensions de la fourche, tendre les bras et porter le regard vers le lointain. Contrôler la pression déployée sur le frein arrière, pour respecter l’objectif primordial de maintenir une assiette de la moto sur un plan horizontal (répartition du freinage : 70% frein avant, 30% frein arrière). Ces conditions réunies réalisent un freinage efficace de manière optimale. A un degré de vitesse dynamique les distances de freinage s'allongent considérablement, et cette situation d'urgence obligera Tom à parcourir 50m, 60m, …, avant d'aller flirter avec le muret, la moto guidée selon une trajectoire de 45° vers la masse de béton. En fin de freinage, Tom pénétrera dans un nuage de poussière, et son cerveau l’informait de plusieurs scénarios prévisibles afin d’anticiper sur ces situations inévitables : percuter le muret, ou heurter le conducteur précédent, ou entrer en collision avec la moto de celui‑ci. L’enchaînement des circonstances fatales subodorait que la probabilité de chute était élevée. Le périple prendra fin, après que la nue poussiéreuse se fût dissipée, sa moto se retrouvera immobilisée parallèlement à l’alignement du séparateur de voie en béton et distante de 30 cm de celle qui le précédait couchée sur le bitume et délaissée par son propriétaire. En effet, celui-ci s’était encastré dans cette paroi rugueuse et projeté de l’autre côté, il retournait au point de départ de son envol spectaculaire. Le conducteur en position numéro deux avait percuté le muret et glissé sur une trentaine de mètres ; il revenait vers sa chère monture arrêtée, abîmée et satisfaite du terme de cette séance dramatique animée de sensations angoissantes. Il boitait, son jean était déchiré et laissait couler quelques gouttes de sang sur sa jambe. Pour le couple en tête, la moto avait craché quelques étincelles et avait signifié le final de cette sortie malheureuse. L’engin avait continué sa folle chevauchée et avait trouvé refuge auprès d’un pilier de soutien d’une voie rapide surélevée. Son conducteur après avoir survolé le muret et percuté le rail de sécurité à proximité, il était retourné en direction de la route, et exposait un casque légèrement fissuré. La passagère gisait à une vingtaine de mètres en arrière.

Ces images de corps abîmés et de machines embouties décrivaient une œuvre picturale inspirée par une allégorie de l’illustration du chaos, et ressemblaient aux tableaux tragiques esquissés de scènes de guerre. Le fait réel ne subsistait plus en mode passif, mais Tom devenait acteur de cette tragédie, qui dévidait son intrigue hallucinante, les forces de l’ordre délimitant la zone accidentée, photographiant les éléments agrégés de ce désastre.

Les urgentistes parachevaient les derniers soins auprès de la passagère dans ce fourgon nettement éclairé de l’intérieur, la luminosité s’avouait impuissante pour atténuer la noirceur de cette atmosphère surréaliste. La tristesse, la souffrance et le regret extériorisaient la détresse sourde et l’air dolent, l’inanité d’une réflexion indicible pour essayer de comprendre le déroulement de cette folle soirée. Ces motards téméraires sombreront dans une insoutenable consternation profonde, et l’affliction causée par le souvenir d’un tel gâchis les anéantira à jamais.

L’attente à l’hôpital s’éternise dans un silence équivoque et s’achève dans la douleur violente quand vient le chirurgien et qu’il annonce que la passagère Estelle, bretonne de 26 ans, a succombé à ses blessures et que son conducteur David, militaire, est plongé dans un coma.

L’épreuve était difficile d’assister aux funérailles et d’échapper aux regards inquisiteurs de la famille. Présumer une part de responsabilité au décès de leur bien-aimée existait bien, partie en pleine force de la jeunesse et dans de telles conditions dramatiques.

Les rescapés rejoindront l'hôpital de La Salpêtrière afin de rendre visite à David, plongé dans le coma de l'infini. Le corps inerte gisait sur un lit médicalisé, relié à un système qui déroulait un signal de vie et dessinait une sinusoïde sur un petit écran, selon un rythme inscrit dans un mouvement perpétuel. Cette lucarne matérialisait l'étincelle de vie qui habitait le corps du malade. Les yeux fermés témoignaient de l'endormissement du cerveau et nul ne savait si celui-ci entendait les messages de réconfort adressés par ses compagnons d'infortune, dont les esprits se réfugiaient dans un état de consternation. Ils abandonneront David dont la vie était liée au fil du destin. Un silence morbide accompagnera la sortie de l'hôpital et aucun d'entre eux n'exprimera le désir de se revoir.
La volonté de raconter la genèse d’une sortie noircie par une issue fatale ne répond pas à des motivations de voyeurisme morbide. L’analyse et la compréhension de ce désastre irréparable se fixent d’atteindre l’objectif judicieux, raisonnable et bénéfique, d’élucider les facteurs utiles pour repérer des situations avérées à reproduire ces faits tragiques. Cette mésaventure illustre les propos philosophiques de certains écrivains sur l’enchaînement nécessaire des effets et des causes. En premier lieu, considérer que les motos montrent des caractéristiques de rapport poids‑puissance extrêmement favorable, qui peuvent rendre ces véhicules dans des mains irresponsables, à devenir des bolides capables de répandre des risques. Cette épreuve cruelle représente le cas idéal pour produire une synthèse utile dont l’élaboration privilégiera le thème de la sécurité. Cet exercice de réflexion se conclura par une recommandation d’action que Tom retiendra le reste de sa vie de motard : la précaution d’usage qui impose de ne plus rouler avec des personnes qu’il ne connaît pas ou qu’il croit connaître. Dans ce sens, il assouvira sa passion exclusivement au sein d’un club de moto et en compagnie de relations nouées sur des sites ou sur des forums accessibles par le réseau internet. Il refusera par exemple de participer à une sortie proposée par un collègue de travail, en prétextant qu’il ignorait son niveau de pilotage et qu’il ne souhaitait pas renouveler une expérience pleine de regrets.