Tom, accompagné de ses amis d’enfance, allait jouer sur l’ancienne piste d’une base militaire située au fin fond du village, utilisée pour des opérations de décollage et d’atterrissage, et cette époque démontrait la suprématie des avions à hélice. Ces vestiges témoins de ce triste conflit de la Seconde Guerre mondiale se paraient de parpaings émiettés et de pierres fracassées. Ces effritements épars et difformes saupoudrés, entassés, disposés au hasard, formaient un lacis d’éclaboussures des lotissements détruits, à la suite des bombardements aveugles. Des obus détournés de leurs cibles avaient intronisé sans ordre des trous béants et les avaient arrangés selon un mode hasardeux dans ce sol imbibé de sang. La mémoire vide de connaissances du passé rendait ces enfants naïfs et insensibles aux préoccupations de l’avenir, l’esprit soumis à l’insouciance, et cette frivolité magique transposait tout enfant à apprécier la vie paisible et belle offerte à leurs yeux émerveillés. Les galopins en culotte courte chahutaient avec les bombes ensevelies sous terre qui étaient disposées à l’arrachage de la goupille pour remodeler leurs jolis petits museaux. Ils déambulaient sur ces pistes en béton, la tête dans le guidon en écrasant les pédales de leurs vélos. Ils entretenaient l’espérance de survoler ces plaques de ciment, cette prouesse chimérique que leurs ancêtres aviateurs avaient réalisée avant eux et couronnée de succès. C’était devenu un terrain vague, une source de prédilections innées engendrées par une attirance mystérieuse, mais il se différenciait des terrains délabrés des villes. Son immensité embellie sans formes préconçues, son authenticité sauvage, imposait le silence par le respect de son histoire ignorée, mais ressentie. Ces petits garçons aimaient flâner dans cet espace, immobiliser le temps, et satisfaire un instinct guerrier inconscient qui germait dans l’esprit. Ils venaient se recueillir, se ressourcer, s’égayer, déguster, savourer, s’abreuver de liberté jusqu’à l’enivrement, cette substance hallucinogène légitime. La liberté les excitait à gambader au gré de leurs envies, l’imagination offrait spontanément ce théâtre ouvert à leurs yeux émerveillés pour cela, dont la mise en scène laissait éclore leurs joies et libérait leurs fantaisies. Ils communiquaient avec la nature qui savait les comprendre, les aimer, les contempler, les admirer et leur pardonner toutes ces folies puériles et affectives. Ce dialogue muet, sincère et si profond, s’instaurait et s’encourageait par le système sensoriel en plein éveil et en total apprentissage, amplifiant une réceptivité de tous les instants. Cette enfance canalisait l’énergie et permettait d’exister à huis clos dans ce royaume des découvertes et des merveilles, elle s’épanouissait par le contact intime avec la fraîcheur de cet environnement, par la recherche des animaux et par la rencontre avec un univers magique qui échappait à toute rationalité. Se soustraire à une lourde présence et à une surveillance pernicieuse, qui imprègnent aux enfants une dépendance, une discipline, une frustration, et qui façonnent des individus, dont la souffrance morale les ampute de leur liberté et de leur goût de vivre, s’inscrivait dans cette vision extatique ! Ces moments privilégiés imposaient le triomphe du bonheur harmonieux, inspiraient la rêverie, l’exploration, la curiosité, et garantissaient aux enfants joyeux l’impossibilité de craindre la contamination du vice. C’était l’accomplissement de la formation des esprits sains dans des corps résistants, qui progressaient intensément en exhibant force et vigueur. Ces qualités de l’enfance développées à un rythme constant et soutenu représenteront un atout essentiel dans la suite existentielle, quand la dure réalité de la société se démasquera, par le dynamisme et le mouvement acquis à cette période si formatrice. Tom ne pouvait se lasser de jouir de cette campagne accueillante. Il prit pour elle un goût si vif qui n’avait jamais pu s’éteindre. Le souvenir des jours heureux qu’il avait savourés fera regretter son séjour et son plaisir dans tous les âges jusqu’à celui qui l’y avait ramené épisodiquement. Il en gardera les marques physiques par ses yeux, son attrait de la douceur et de la simplicité de la campagne. Tom ne le devinait pas, mais il était un enfant libre dans ces instants magiques ; lorsqu’il atteindra l’âge adulte, immergé dans la société, ce sentiment ne reflétera plus qu’un paradis chimérique perdu et une illusion étouffée, quand il sera soumis à l’obligation du respect des lois, et sa liberté s’arrêtera là où celle des autres commencera.

Le retour de l’escapade sur ces anciennes pistes d’aviation replongeait Tom dans la dure réalité familiale, lorsqu’il découvrait amèrement l’ambulance militaire garée dans la cour. La maison abritait un camp de retranchement, défendu âprement par le maître des lieux, jusqu’à ce qu’un infirmier au physique massif procède à la libération de la zone interdite. Ensuite, la séance de tristesse devait s’imposer, mais l’esprit de Tom avait effacé les souvenirs de ces images et de ces instants de recueillement solitaire. C’étaient les prémices de la névrose obsessionnelle qui dérive vers une psychose paranoïaque. C’était la réminiscence de la guerre, cette douleur traumatique réveille l’angoisse vécue dans ce camp retranché, assiégé par l’ennemi déterminé à la conquête, le renfort s’éternisant dans une langueur inquiétante et insupportable. La mort se dévoilait dans cette explosion d’écume meurtrière roulée par le mitraillage de l’assaillant, un théâtre improvisé déroulant sa tragédie, qui récitait sa fureur aux bruits assourdissants des canonnades intenses. Le père était transporté vers un hôpital spécialisé pour soigner ces troubles mentaux, dont une des missions s’astreint à tenter de réparer les âmes traumatisées, victimes des périls de la guerre. L’engagement attire les êtres à la recherche d’une carrière professionnelle qui leur confère la sécurité de l’emploi et représente un argument bien alléchant quand la vue rétrécie ne peut se porter à terme. Une vie agréable dont on peut jouir en temps de paix, mais lorsque surgit l’heure des conflits, les canons ont soif de chair humaine. Et vient le moment de ressentir les émotions d’effroi et d’éprouver les horreurs que peut faire subir l’être humain à lui-même, la seule espèce animale habilitée à tuer pour une raison éloignée du besoin alimentaire. De troublantes réminiscences percutent les esprits fragiles jetés dans une lutte dont ils ne peuvent comprendre les véritables motifs. Ces obus, balancés vers des maisons abandonnées ou pas telles que ces vagues fracassées sur des rochers, incarneront la déraison. Ces soldats désespérés deviennent inaptes à entrevoir l’approche de la mort, quand surgissent ces instants où les mots de l’honneur, du courage, de la patrie excluent toute vertu, et de l’héroïsme, semblent étrangement absents. Mais ce conflit que ces soldats de l’ombre voient maintenant de si près leur fait horreur. La guerre se dévoile comme une chose cynique et si mauvaise que ceux qui y participent essayent de faire taire la voix de leur conscience le reste de leur existence. La confrontation avec des mâles capables de commettre des atrocités inimaginables oblige l’impérieuse nécessité de consommer quelques substances alcoolisées ou autres afin d’exciter le cœur à vomir sa haine pour châtier cet ennemi si imprudent à vous défier. Pour les survivants décorés ou non, le retour à la vie normale peut basculer dans un délire permanent et définitif, comme les anciens combattants de la guerre du Vietnam ressentiront cette incapacité à se réintégrer dans la société civile. La perception d’images inhumaines et insoutenables broie leurs âmes, et les déstabilise à jamais. Le père se retrouvait dans cet état angoissé, après avoir participé à la guerre d’Algérie, et il plongeait dans un silence aliénant et rompu une fois pour émettre quelques mots en déclamant l’anxiété de la fin du conflit, enduré dans un trouble de désillusion pour les perdants. L’ennemi cernait ces vaincus que la défaite anéantissait moralement et affaiblissait leur courage, alors que les renforts tardaient à rejoindre la forteresse assiégée, pour sauver ces pauvres bougres dont l’issue fatale la plus heureuse déterminerait que la mort rôde. Le père agissait au service des transmissions, était informé de la situation réelle, ce qui devait déclencher son désordre intérieur, les yeux rivés sur ces rubans pour déchiffrer les messages au contenu nourri et inquiétant. Le crépitement des mitraillettes assaillantes se synchronisait avec les sons émis de la perforation des bandes de papier par le téléscripteur, cette symphonie guerrière martelait des parois bien vulnérables pour résister aux impacts de balles. Le cordon du péril enchaînait les informations pour annoncer que des renforts affluaient, mais sans précision de la date et l’heure de leur arrivée, en laissant hasardeux l’instant de la délivrance. Le combattant est livré à l’anxiété de saisir la réalité du moment ainsi que la sienne, d’être soldat et prisonnier dans une forteresse devenue bien fragile. La fuite ou l’abandon à l’ivresse héroïque se révèlent inutiles, seulement l’obligation de satisfaire au devoir du guerrier et de faire face à la mort. L’attente d’un message dont dépend le ravissement ou le désespoir rejette l’individu dans le néant. Le communiqué désastreux provoquera l’angoisse, la souffrance et pour les esprits à l’équilibre précaire, c’est l’anéantissement de leur identité. Vous êtes condamné au supplice de la décision d’un état‑major, et le camp qui vous enferme succombe à l’assourdissement. Le temps consume des instants qui se ressemblent, et celui qui se présente ne fournit aucune raison qui changerait l’état d’anxiété. L’instant ne peut accomplir une telle besogne. Chaque instant, l’un après l’autre, amplifie cette cacophonie vigoureuse. Le tintamarre semble éternel. Et le pas de la personne dont on espère la venue ne se fait point entendre. Était-ce ce déclic affectif qui amorcerait des désordres psychologiques récurrents et latents, la consommation excessive de l’alcool se chargeait de l’envoyer en enfer. Il devait supporter l’impact émotionnel continu d’une enfance bretonne déroulée dans des terres intérieures abandonnées par un pouvoir centralisateur, qui avait décidé dans ses choix de l’aménagement du territoire, de privilégier l’économie à se développer plus favorablement vers les régions côtières. Contraints à achever des tâches agricoles rudes et épuisantes, ces êtres humains étaient condamnés à dompter avec âpreté cette nature parfois hostile afin de survivre. L’apport de boissons alcoolisées efface en résumé, sous l’excitation fébrile, et pour un temps, le désespoir, qui ne cesse de revenir au grand galop. Ces désillusions amères obligent ces pauvres bougres à surfer sur des vagues de miséricordes de plus en plus accentuées, et à perdre l’équilibre en chutant pour toujours vers l’alcoolisme, la folie ou le suicide. L’agrégation d’autres faits de vie antérieure aboutira à atteindre un point de non-retour à une existence normale pour ce mutilé psychologique. Le délire cruel chahutera ce désœuvré, il emportera toute la famille dans le chariot de la mélancolie enveloppé dans un nuage de papillons noirs, et cette pluie de poussière chargée de particules ténébreuses virevoltera sans cesse.

Nous allons poursuivre l’écriture de cette page obscure afin d’appréhender et de comprendre l’enfance de Tom en narrant un épisode de sa vie. Le souvenir triste ranimant la visite menée par sa mère dans cet hôpital apte à soigner les individus meurtris profondément, un oncle et une tante complétaient ce cortège morne. Cette pièce démesurée par ses dimensions restera une image gravée, le père allongé sur une planche placée au milieu de cette grande chambre, sanglé en exhalant des ronflements inappropriés dans ce silence mortuaire répandu dans cette enceinte. Les médicaments ingurgités avaient pour objectif de réduire les effets traumatisants de certaines scènes cruelles intériorisées et le plonger dans un sommeil profond apparenté à un coma. Une vision macabre réalisait une fiction, pour imaginer de compléter ce support fixe de cinq autres planches contiguës, pour former une boîte et clore l’affaire du désespéré, tant ce spectacle consternant décomposait l’âme. Des larmes coulaient lentement sur le visage de l’oncle, la tristesse de l’instant exaltait sa sensibilité et il exprimait à regret le fait qu’il ne reviendrait jamais. Tom avait six ans, cette visite infligeait une épreuve affligeante, et pressentait que les émotions subies entraîneraient des conséquences de déstabilisation pour l’enfant bouleversé. Tom devait ressentir que le père était perdu, les effets destructeurs de la guerre le meurtrissaient, une enfance difficile le traumatisait, un conflit familial récurrent le minait, le souvenir de ces hostilités produira un choc émotionnel, et lui faisait taire sa conscience à jamais. Le repli sur lui-même implacable alternait, par instant, avec une fureur froide contre les siens qui passait par le cœur d’un être humain peu ouvert et avare de divulguer ses sentiments. Son quotidien se résumera à naviguer incessamment entre la lecture et la consommation de liquides alcoolisés. La distraction littéraire le transportait vers le splendide isolement du retrait intellectuel pour combler une vie extérieure refoulée, et le rituel de l’enivrement lui offrait un refuge pour fuir et échapper à une réminiscence obscure d’images déstabilisatrices qui obligeait à ressasser ses chagrins.

Au premier abord, le couple témoignait d’une complémentarité entre l’intelligence immobile du père et l’idiotie dynamique de la mère. Elle était régulièrement attirée vers le déplacement en dehors de la maison, férue d’informations liées aux histoires des personnes, avide de savoir les moindres détails de leurs existences, peut-être pour se divertir, ce que la cellule familiale ne pouvait lui procurer. Elle bénéficiait, de l’entourage familial, d’une image positive en lui pardonnant des excentricités chroniques, bien éloignée de la véritable identité de son âme. L’apparence ne montre que les fantasmes de son imagination et s’affuble d’un masque grotesque afin de dissimuler sa vraie personnalité.