Tom était-il né le jour ou la nuit, il ne se souvenait plus, il avait oublié l’heure, quand les entrailles maternelles palpitantes et rougissantes de douleurs l’éjectaient, atténuant le bonheur d’une nouvelle création de la nature. L’extraction du nourrisson devenait urgente, la libération du cocon natal ne pouvait retarder, car l’enfant entamait une fermentation et conduisait le corps à se putréfier dans ce caisson étanche qui préparait à la vie. Le fruit du résultat d’un accouplement désiré ou forcé ou immérité était retiré d’une sphère nourricière, pour être déposé sur une planète imposante et plus inquiétante. La fiction inciterait à imaginer que ce petit homme était très surpris de ne pas tomber dans le vide. Ce mystère dévoilait une première interrogation et déclenchait en lui une envie folle de regagner ce nid douillet, là où le chirurgien l’avait prélevé. Une sensation de frisson le parcourait, sa vue en construction encore obscure devinait dans ce laboratoire de haute technologie, tous ces objets sophistiqués qui composaient un tableau d’une allégorie envahissante. Avait-il pris conscience de l’importance du rôle de la technique chirurgicale dans ce nouveau monde ? La naissance, la fugue et la mort se rejoignent, le retour à l’état précédent demeure impossible. L’individu doit s’imprégner de la conviction profonde que la position dans cette impasse créée n’établit qu’une transition existentielle, et oblige à affronter l’avenir inconnu qui se dessine devant lui.
Ses parents habitaient une ville moyenne, une bourgade nichée sur les rives d’un fleuve et connue pour la production d’une eau‑de‑vie de vin, réputée de qualité, et exportée en grande partie. Ces citadins, ni gais ni tristes, revêtent une allure banale, telle que les cités de ce genre en comptent, se satisfont d’une vie simple, tranquille et reposante. Ensuite, ses parents ont émigré vers un village situé à proximité de cette ville, à une dizaine de kilomètres environ, jalonné de terroirs viticoles. Des vignobles alignés avec méthode respectaient une symétrie parfaite, et faisaient l’objet d’une attention soutenue par la nécessité d’un entretien périodique entouré de soins méticuleux. Ces terres sacrées fructifiaient des raisins, le jus extrait était soumis à une fermentation alcoolique et à une distillation, et cette subtile alchimie produisait une eau-de-vie d’exception, appréciée dans le monde entier. Tom ne se souvenait plus à quel âge il fut amené de sa ville natale vers ce village de viticulteurs, à travers ces vignobles et ces champs. La maison spacieuse était située dans une plaine, une cour herbeuse s’intégrait à ce cadre agréable ; un appentis et des remises réduites et des murs de pierre encerclaient la demeure, et édifiaient un rempart qui protégeait la vie privée et assurait la tranquillité. Tom n’était pas l’aîné, une petite sœur le précédait, dont l’existence s’était interrompue brutalement, après deux mois de vie. Bien plus tard, Tom sera emporté dans la bourrasque continue qui insufflait dans cette famille des tourments récurrents, à faire fléchir les êtres les plus invincibles, et il réfléchira à cette mort prématurée. Les sensations confuses affectent l’organisme humain bien avant de savoir parler, et le manque de considération et d’attachement avait touché Isabelle, à un tel degré de supplice, qu’elle s’imposa la décision de ne plus vivre. Car résister au père nécessitait de la force et de l’énergie, et à l’évidence, une fille aurait souffert de la férocité des avanies infligées par un individu engagé dans la voie du déclin psychologique. L’homme en situation de perdition ne distingue plus le mal du bien. Cette disparition précoce paraissait malheureusement la meilleure fin à envisager, la cruauté de ces mots si pénibles à prononcer.
Les vieux souvenirs de l’enfance remontaient à la surface et lui serraient le cœur, quand il eut rendu visite au coiffeur du village. L’eau pure et naturelle que le professionnel méticuleux avait projetée sur son crâne plaquait ses cheveux rafraîchis. Il se dirigeait vers son établissement d’enseignement pour observer à l’œuvre les gens de la terre, ces bénévoles qui préparaient la fête de l’école. Ce regroupement annuel et altruiste s’activait avec ferveur et dévouement pour construire des stands d’animation. Les villageois se félicitaient de participer à cet événement d’union sociale. L’instituteur était à distance des manuels pour superviser les travaux, et lui fit remarquer qu’il ressemblait à Napoléon. Tom jugeait cette comparaison déplacée par l’importance inopinée accordée à cet écolier, drapé dans un tablier des temps miséricordieux, dont la pièce d’étoffe simple semblait confectionnée dans une toile cirée découpée. Ce petit être adoptait un profil bas, une attitude apprise dès qu’il avança un pas, et qu’il s’imprègne de la conviction de son appartenance au monde inférieur ou la soumission agit comme un dogme, principale conséquence du conditionnement des futurs dominés par les puissants. Le seul point commun avec l’illustre personnage était une détermination qui se manifesterait quelques années plus tard pour recouvrer une liberté bien méritée.
L’école, terrain de rencontres sociales inespérées, procurait l’occasion d’apprendre à vivre ensemble, de s’instruire, et de jouer aux billes aux heures de pause. Ce jeu déclenchait la tension entre les élèves pour le gain d’objets réduits, réveillait prématurément l’instinct de la possession. Tom aimait le sport et en particulier le football, et cette activité collective était très pratiquée dans cette contrée verdoyante, si généreuse pour offrir de multiples espaces naturels. C’étaient les moments d’évasion, de vie en groupe, suffoquant sous de minuscules ondées de transpiration, des fins de parties excitantes réjouissaient les joueurs novices. Le retour au domicile de Tom devenait inconfortable, car ses vêtements collaient à la peau par la sueur impossible à éliminer. Les installations d’équipements sanitaires n’existaient pas, et les conséquences de cette absence d’infrastructures se complétaient négativement par une instruction hygiénique légère et discrète.
L’éducation sexuelle n’était pas encore répandue à cette époque, mais l’antériorité d’une occurrence compensatrice s’avérait audacieuse, car ils avaient bénéficié d’une initiation aux plaisirs. L’instituteur du village, aux tempes grisonnantes et au front dégarni, avait l’habitude de parcourir avec ses grosses phalanges l’échine d’une fille de paysans. L’enseignant se montrait sensible au teint frais et naturel de ces élèves dociles, cette chair rosée distinguait des traits vifs, et révélait une adolescence féminine rurale innocente. Cette jeunesse saine se raréfiait dans les villes de surpopulation et de désolation, car la capacité qu’elles prouvent pour produire les facilités qui permettent de satisfaire ses passions et ses désirs y favorise l’émergence du vice. La population du village connaissait ces prémices douteuses, modérées et soutenues par une démonstration chaste, mais nul ne pointait un doigt accusateur vers l’intéressé qui bénéficiait pratiquement d’un statut de notable — le métier d’instituteur jouissait de la considération de tous, à cette époque. L’ironie mordante perçait quand Tom et ses collègues recevaient des cours d’instruction civique. En automne, les marrons chutaient des arbres et les petits crétins que représentaient Tom et ses associés, les ramassaient. Ils se réjouissaient de projeter ces munitions fraîchement cueillies dans la figure de l’imprudent qui sévissait avec négligence dans la zone de tir, selon un mode de diffusion aléatoire. Leurs imaginations délirantes les excitaient, que si le fruit se substituait à la rétine de l’œil utilisé comme cible, le chérubin touché bénéficierait d’une meilleure vue ! À peine que le bras ait achevé son déroulé pour mettre la subtile substance sur orbite, une claque cinglait la joue de l’apprenti tireur. Cet acte répréhensible manquait de faire pivoter la tête de l’écolier fautif d’une rotation complète, et déstabilisait l’appareil de lancement de projectiles. Tom et ses amis auraient savouré que cette opération brutale de sensibilisation aux mathématiques, ils puissent y échapper. En effet, le vieil enseignant démontrait une vivacité et une agilité insoupçonnées, et il agissait aussi rapidement que la foudre pour transposer leurs pas de tir en équilibre instable. Ces méthodes anciennes d’éducation de type « manu militari », reposant sur la peur de recevoir des coups, étaient couronnées d’une efficacité aléatoire. Mais l’adaptation représente une des composantes de l’intelligence humaine située à un rang dominant dans la hiérarchie des conditions de survie, cette approche violente forme des individus de genre « dur à cuire ». Il reste la solution extrême et totale de punir sévèrement l’enfant, mais la vénérable association des parents d’élèves, étant identifiée à un groupement noble et louable, émettrait sans doute quelques protestations devant ces procédés inhumains.
Un jour, le père avait averti qu’il ne reviendrait plus, ce qui avait bouleversé Tom, alors âgé de cinq ans. Le lendemain soir, la mère et Tom sortirent de la maison et attendaient l’homme qui pourvoyait à l’alimentation du foyer, anxieux de connaître s’il exécuterait sa menace. Une inquiétude grandissante régnait, renforcée par la crainte qu’il ne rejoigne plus ceux qui partageaient le toit avec lui, en réponse à une dispute, un défi, une « engueulade » ou une exaltation nerveuse passagère. Ces frictions coutumières se perpétraient cycliquement au sein des couples, mais sans réelles conséquences jusqu’à produire des ruptures irréparables. C’était le caractère breton entier, entêté, intègre qui marquait son empreinte fugace. Cette provocation malsaine générait un tourbillon interne de peines chez l’enfant Tom. Une carapace émotionnelle en partie formée, qui ne filtrait pas ces sensations qui enchaînent les sentiments dans les esprits sans pouvoir arrêter les flèches du mal, causait ce malaise momentané. Il quittait son camp retranché où gisaient des militaires, et Tom avait vu pointer l’extrémité d’un calot qui surplombait une paire de lunettes de soleil. Cette monture incrustée de verres fumés habillait les consciences troubles, parées à parader vêtues de costumes « incognito ». Il portait son uniforme couleur « kaki », comme si ces êtres-là voulaient imiter les caméléons dans les sols de glaise asséchés pour se dissimuler au moindre coup de pétard. En position couchée, le dos courbé en angle arrondi, il pédalait sur son vélo jaune pigmenté par des taches de rouille et il dévalait la route pour venir rejoindre les siens. Un sentiment de sécurité prédominait dans son esprit, et cette confiance si fortement ébranlée revenue se substituait à la sensation de vide intérieur. Ces retrouvailles ne ravivaient aucune passion amoureuse que partagent les couples fidèles et qui alimente ce fantasme inconscient : s’étreindre jusqu’à l’étouffement, oublier les fantômes du passé, ignorer le spectre agité de leurs réalités quotidiennes, se perdre dans le rêve du bonheur éternel, banaliser la souffrance, sillonner le monde de l’infini où la notion d’espace-temps est réduite à néant où l’épanouissement devient l’objectif suprême et unique de la vie. Malgré son jeune âge, Tom caractérisait une intelligence ramollie et une structure mentale en cours d’élaboration. Cette attitude distante démontrait que l’enfant dès les premiers instants de son existence a déjà une perception très forte du milieu qui l’entoure. Il a de plus la capacité à évaluer le degré de niveau relationnel avec ses proches. Ce premier souvenir de la discorde ambiante met en évidence le fait que Tom avait ressenti que l’amour n’avait pas pris racine dans ce milieu présent. C’étaient certainement des personnes qui s’étaient rencontrées par hasard, peut-être lors d’un bal militaire, quand les soldats chassent de futures veuves et mères de pupilles de la nation. Chacun cherchant une moitié pour fuir sa solitude, enterrer son désespoir ou bien échapper aux altercations et aux suspicions d’une famille toujours prête à vomir un flot de reproches chroniques et injustifiés. Elle, la femme qui n’avait jamais reçu le moindre geste affectueux, indispensable à tout épanouissement normal de l’individu, c’était celle que l’on nommait la demi-sœur dans les coulisses obscures et qui était juste tolérée, mais non acceptée. Elle ne pouvait donner à Tom, l’amour, qu’elle n’avait pas connu. La famille représente la première des sociétés, induit des relations particulières guidées et influencées par le droit du sang. C’est ainsi que des proches n’appelleront pas pour ne pas déranger ; d’autres appelleront soucieux de leurs intérêts sans se préoccuper si les requêtes formulées ou l’entraide sollicitée peuvent recevoir une suite favorable. Les raisons et les exigences imposées à la vie infèrent l’altruisme à se restreindre.
La maison était une bâtisse majestueuse, et un jardin clôturé de murs permettait de jouer, de courir, de taper dans la balle, ces privilèges accordés par cette campagne paisible. Tom vivait des instants matinaux magiques, il dormait dans la chambre des parents, motif inconnu, sinon par peur de la mère que le père rugit. Le souvenir heureux de ces réveils ou l’appel de la nature se manifestait par l’émission des rayons du soleil qui transperçait les persiennes. Ces traits lumineux s’infiltraient par leurs interstices, provoquaient un éveil tout en douceur et remplissaient le cœur de joie. L’ouverture des volets découvrait un champ de blé doré par les rayonnements éblouissants, caressé par un air ambiant suave et chaud. Ce paysage de carte postale composé de multiples couleurs inondait les yeux ; quel bonheur offert par cette création divine si généreuse et respectée ! Le souvenir du regard béatifié devant ce décor idyllique oblige à citer des vers choisis dans le poème « Les Fleurs du mal » de Charles Baudelaire :
« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
traversé çà et là par de brillants soleils »
On commençait à répandre quelques substances chimiques à cette nature afin de sécuriser les récoltes. Une intensification des procédés d’exploitation novateurs accompagnerait ce traitement palliatif pour satisfaire les besoins d’une industrialisation de l’agriculture suicidaire dans ses objectifs de productivité. Le territoire de la commune enserrait des bois réduits agréables à découvrir et Tom savourait une liberté insouciante à déambuler sur des routes jalonnées de buissons, peignant un spectacle diversifié et plaisant au regard. Ces abris naturels utiles servaient de refuges aux animaux, ils offraient un plaisir aux gamins qui se délectaient à aménager des cabanes intérieures, et permettaient par temps de pluie de dénicher les escargots. Lors d’un retour fugace après quelques années, il éprouvait une immense déception causée par la main de l’homme qui avait sévi pour raser ces précieuses végétations, et apercevoir un paysage laid qui siégeait dans une campagne mutilée et transfigurée. En basculant vers la transition de la naissance d’un « village-dortoir », les travailleurs de la ville se substituaient aux paysans d’autrefois, la terre reconvertie à germer des pavillons ceinturés de murailles protectionnistes. Ces cloîtres du monde moderne abritaient les inefficacités relationnelles et organisaient la pauvreté ; il restait à s’interroger sur la raison, pour enfermer des enfants dans des murs de plus en plus clos et de plus en plus hauts. Quels motifs justifiaient d’infliger cette offense impardonnable à cette contrée ? Était-ce pour faciliter l’accès aux champs de ces engins agricoles qui prenaient des formes graduellement monstrueuses, dans le but d’assouvir une rentabilité sans cesse croissante ? Les causes accentuent les effets fâcheux, pour constater avec dépit que la région succombait souvent à la force du vent en asséchant les terres dépossédées de leurs éléments naturels de protection et déjà malmenées par un dérèglement climatique incisif. Tom ressentait que ce panorama plat et dégagé suscitait moins l’envie de l’explorer. La nécessité immanente d’adhérer à une croissance intemporelle presse l’appréciation équivoque et le jugement erroné de vouloir accumuler la richesse dans un coffre‑fort d’une banque alors que celle-ci se situe de toute évidence dans le sol. L’intérêt individuel financier génère une confusion dans des esprits confinés à satisfaire l’amour-propre.
De ce regard porté vers le passé, la mortification existentielle ne peut s’étendre à l’infini, l’acuité de l’observation nous guide à rechercher les éléments positifs afin d’identifier les moments de bonheur inscrits dans l’enfance de Tom. Il jouissait d’une liberté éternelle, cet état indispensable concédé à l’enfant pour accroître sa plénitude, et il bénéficiait du privilège de pouvoir en profiter à profusion. Cette latitude allouée au mouvement illimité s’épanouissait dans ce cadre bucolique inondé par une nature accessible sans contrainte. La possession d’une bicyclette, aux différentes phases de son enfance, lui accordait l’innocente faveur d’échapper à une atmosphère familiale angoissante et de naviguer à travers cette campagne, où il pouvait se ressourcer et se régénérer. Cette prédisposition pour parcourir chemins et routes dans toutes leurs diversités a certainement forgé une nature indépendante et libre. Il se recroquevillera dans ce contexte délétère qui facilitera son envol plus tard, troublé par une relation humaine devenue toxique où il se sentait peu à l’aise, et il ne sera pas effrayé de se mesurer à un monde inconnu. En regard de son enfance affranchie, il témoignera qu’il sera disposé à entreprendre toute escapade pour satisfaire un insatiable instinct de curiosité.
Tom commença l’école en cours enfantin, première étape de la scolarité, l’enseignement dispensé par une maîtresse longiligne au teint blême et à l’apparence maigrichonne, célibataire, cataloguée comme une « vieille fille » sans connotation de préjugés sexuels. Une clarté naturelle inondait les salles de classe propres, entretenues soigneusement, des relations sociales câlines régnaient, qui feraient rêver d’autres établissements citadins, embourbés dans une dérive violente et sans issue. La suite logique était d’intégrer l’école élémentaire, et la femme du couple qui gérait l’établissement scolaire prodiguait les cours. Le mari se réservait les cours moyens pour terminer ce premier cycle. C’étaient les parties de billes dans la cour goudronnée et les séances de sport programmées sur le terrain annexe. Ces espaces de liberté figeaient le ciment social et fortifiaient la cohésion des vies de ces villages ; le villageois existait et était identifié, l’anonymat était repoussé. Tom adorait taper dans la balle et la pratique du football régulière frôlait l’exagération, représentait des moments intenses de bonheur et de plénitude, reposait l’âme et incitait aux efforts physiques si bénéfiques pour la santé. Le vélo, cet objet magique, le propulsait vers la liberté et l’évasion, lui apportait un réel équilibre et une harmonie entre le corps et l’esprit, dont la conscience de ces états émotionnels lui échappait, mais que les futurs séjours dans les clapiers modernes lui feraient regretter. Son oncle exerçait le métier de viticulteur dans une ferme située à proximité et l’initiait aux travaux agricoles, ce qui le ravissait, car il appréciait les efforts physiques. C’était la force appliquée à la culture de cette terre qui engendrait le savoir et qui permettait à Tom de prendre connaissance de son environnement. Le ramassage des bottes de paille se rendait utile à nourrir les animaux, et, durant cette période laborieuse, Tom conduisait le tracteur attelé à une remorque. Son oncle, à l’aide d’une fourche, portait ces bottes à un collègue installé sur la remorque, chargé de les assembler selon une organisation adaptée à établir l’ensemble constitué stable. Son oncle appréciait vivement cette aide ponctuelle en évitant un exercice physique continu, pénible et très fatigant. Avancer le tracteur, descendre de celui-ci pour porter les bottes de paille, remonter sur celui-ci pour l’avancer jusqu’à la prochaine botte, etc. Ces actes manuels répétitifs épuiseront le corps de l’oncle, dont les séquelles se manifesteront en fin de carrière, quand l’opération chirurgicale s’imposera pour implanter une prothèse en remplacement de la hanche usée. C’est toute la difficulté des petites structures d’entreprise, où chaque membre est condamné à exécuter un grand nombre de tâches et cette activité diversifiée multiplie la fatigue. Sa tante prodiguait des cours particuliers à Tom afin de parfaire son éducation scolaire. Le samedi, grand-mère venait à la ferme avec son compagnon à la forte corpulence, chauffeur de camion durant la semaine et « aide viticulteur » à la fin de semaine. Ce renfort manuel s’avérait précieux pour épauler l’oncle aux tâches plus importantes telles que le ramassage des bottes de paille dans les champs de blé coupé. Cette substance servait à rendre confortables les espaces de vie des vaches et du cheval, et à leur fournir l’alimentation. La partie de belote hebdomadaire animait la soirée, Tom participait à ce jeu de cartes, car grand‑mère lui cédait sa place gentiment, reflétant une bonté sincère ; une tante ralliait la ferme et complétait l’équipe de joueurs. Après la fin de la partie, la grand-mère et la tante kidnappaient Tom et rejoignaient leur maison commune située dans une ville proche. Il se souvenait de pouvoir assister à des retransmissions de catch à la télévision en noir et blanc, subjugué par les prestations de « Delaporte » et l’homme masqué, les vedettes de l’époque qui régnaient sur le ring. Ensuite, la pièce humaine retournait dans son village, mais Tom avait oublié le mode employé de réaffectation au domicile familial.
Le temps des vendanges incarnait une période cruciale pour les viticulteurs, soucieux de la qualité du raisin destiné à la production du vin. Tom a regardé l’évolution de cette activité avec attention, chahuté par des émotions causées par l’agitation du sentiment de surprise quand les progrès de la métallurgie apportaient des modifications radicales dans les moyens, les modes et les méthodes de travail. À l’ère peu industrialisée, c’était le tombereau qu’on fixait à l’aide de cordes sur la charrette fabriquée en bois, et le cheval tirait l’attelage assemblé. Les hommes et les femmes de la campagne fournissaient la main-d’œuvre, aux tempéraments vigoureux, aux discours simples et nourris de préjugés par le manque de connaissances. Ils se lançaient dans des envolées oratoires frivoles pour exprimer des jugements sur les villageois, la voix forte et rauque résonnait dans l’air, comme si l’élévation du ton renforçait le sentiment de détenir la vérité. Les vieux se chamaillaient pour des futilités de second degré, supposant naïvement que l’âge avancé leur accordait le droit d’avoir raison. C’étaient des échanges continus, c’est bien connu, les savants parlent peu, mais ceux qui possèdent un savoir réduit jacassent énormément. Cette époque ne connaissait que la méthode de la vendange manuelle qui consistait, comme son nom l’indique, à ramasser les grappes de raisin à la main. Les vendangeurs étaient munis d’un sécateur, ils coupaient la grappe, déposait celle-ci dans le traditionnel panier en bois. Le coupeur allait vider le contenu de son panier dans une hotte déplacée par l’oncle investi de la fonction de « porteur », et déversait à son tour le contenu de la hotte dans le tombereau. Cette récolte décrivait un cadre très humain, chacun baignait avec sérénité dans une nature docile ; la pression paraissait inutile, car chaque vendangeur accomplissait sa tâche avec ferveur, et l’air pur adoucissait les âmes en excluant l’altercation improductive. De retour à la ferme, l’oncle vidait les tombereaux de leurs contenus viticoles, et les grappes de raisins étaient insérées dans un pressoir commun à vis. Une sorte de presse les pressurisait afin d’en extraire un jus, cette mixture désignée par le terme de « moût », vouée à subir une fermentation alcoolique. Cette machine rudimentaire reposait sur un sol surélevé, un plateau supérieur sur lequel s’effectuait la pression à l’aide d’une vis manœuvrée au moyen d’un bras de grande longueur dans le but d’y exercer un couple important. Bien plus tard, quand Tom suivra des cours de physique en abordant le thème du couple égal au produit de la longueur du levier et de la force qui y est appliquée, il comprendra facilement cette formule. Le souvenir de l’expérience acquise pendant l’enfance fondait une démarche cognitive efficace pour intérioriser la théorie, qui explicitait parfaitement la raison de la longueur de cette barre destinée à exercer un couple sur la plaque de mise sous pression. L’expérience pratique s’allie à l’instruction, en y joignant une contribution pour appréhender les exposés théoriques. Ce jus à forte teneur en sucre, Tom ne refusait pas la dégustation de ce vin capiteux, et ne se privait pas d’avaler quelques verres dont les turbulences intestinales l’invitaient à tempérer cette frénésie de dégustation inconsidérée. Ensuite, ce jus dessinait un cordon liquide, son cheminement glissait sur une base cimentée inclinée, la fin du parcours se résumait à se répandre dans une fosse, creusée à même le sol. Après s’être restauré en dînant, l’oncle ne décompressait pas en pratiquant une activité culturelle de distraction. Le travail nocturne s’accomplissait en retournant au chai pour transvaser le jus de raisin conservé dans la fosse vers l’ouverture de remplissage d’un cuvier positionnée à son sommet. Cette opération fastidieuse était réalisée à l’aide d’une pompe manuelle en agitant un bras dans un va-et-vient incessant, et s’éternisait jusqu’à l’heure tardive de minuit. Le lendemain, l’oncle réveillé à six heures du matin, ce n’était pas pour nourrir son corps en priorité, mais pour rejoindre l’écurie afin de panser les vaches et le cheval et de leur fournir l’alimentation indispensable à leurs besoins. Ensuite, il prenait son petit-déjeuner copieux, constitué de sardines grillées, accompagné d’un verre de vin blanc et d’autres aliments consistants, pour répondre aux exigences physiques du métier de paysan. Cette corporation professionnelle n’a pas de place pour les paresseux ou les hommes identifiés à de petites natures. Cette activité pénible se réserve à ceux qui choisissent ce métier sans jamais profiter de vacances et de 13ᵉ mois.
La mécanisation de l’agriculture poursuivait sa progression dans un déterminisme universel infini, et se concrétisa par l’achat d’un pressoir électrique. La rotation du corps du pressoir fait avancer, l’un vers l’autre (vers le milieu), deux disques sur une vis sans fin en pressurisant les raisins. Cette machine imposante paradait au milieu de l’enceinte réservée à la production du vin, et reposait en position horizontale sur deux socles en ciment. Cette surélévation démontrait une disposition dominante et lui conférait une attitude orgueilleuse vis-à-vis du pressoir ancien encore présent à sa base. L’acquisition d’une pompe électrique, utilisée pour transvaser ce jus de raisin vers le cuvier, évitait à l’oncle un exercice physique nocturne pénible. Tom témoignait d’une curiosité active, contemplait ce monstre technique, fruit des études scientifiques modernes, impressionné par cette évolution de la mécanisation de l’agriculture si rapide. Quand le pressoir d’un nouveau temps était mis en marche, il diffusait un ronronnement sonore afin de prouver toute sa force et sa robustesse à endurer les efforts mécaniques. Le jus obtenu glissait aux pieds de Tom, et cette automatisation ne suscitait plus l’envie de tremper un verre et de se réjouir d’une séance de dégustation. Il ressentait un sentiment d’indifférence.
Tom se souvenait de l’image qui représentait cette séance d’absorption spontanée de ce liquide à forte valeur énergétique. Il transportait son esprit dans cette période enfantine, il ne considérait pas qu’il éprouvait des sentiments de tristesse à ces moments-là, et que les états de peine l’affligeraient plus tard. Il avançait dans une réflexion paradoxale si sa famille avait vécu dans une atmosphère joyeuse et paisible. Lors de ses retours furtifs, Tom se retrouvait cycliquement troublé par quelques réminiscences obscures du passé, et il avait interrogé quelques membres de la famille sur l’état mental du père durant sa jeunesse, identifiée par son statut de jeune marié. La formulation des réponses laconiques montrait que lors de conversations, cet homme exprimait des propos caractérisés par l’intelligence et que le lien relatif à un degré de culture reflétait un esprit instruit. Il n’extériorisait pas un élément susceptible de témoigner qu’il souffrait de pathologies spécifiques ou de déséquilibres psychologiques. À l’instant décrit précédemment, ciblant l’état de Tom où les maux ne l’assaillaient pas, il avait cinq ans en cette année de 1962. C’était la fin de la guerre d’Algérie et le retour du père au sein du domicile familial. Il était à s’interroger si ce n’était pas la participation à ce conflit — la réponse est inscrite dans la question — qui avait détruit l’équilibre mental de cet homme. L’intervention de l’ambulance quand il était retranché dans la maison, se croyant encore cerné par l’ennemi, témoignera de la vraisemblance de cette hypothèse. Le souvenir d’images et de scènes harcelait la conscience à l’infini, la consommation d’alcool ne fera qu’aggraver une déchéance psychologique, et elle impactera toute la famille, soumise à vivre dans la crainte et dans le désespoir.
La machine à vendanger ne pouvait se soustraire au désir d’améliorer la productivité, par sa rapidité et sa flexibilité, et renvoyait les coupeurs traditionnels à rester à la maison ; elle va plus vite à vendanger et elle chasse le doux sommeil, car elle est de nature infatigable. Sa prestation coûte moins cher que celle de la main‑d’œuvre. Son principe n’œuvre pas dans la dentelle, et le monstre enjambe le rang de vigne dont les bras mécaniques vont secouer, battre et fouetter le pied pour faire tomber les raisins sur un tapis récupérateur. Son approche globale lui interdit le tri, elle prend tout, elle aspire le raisin pas encore mûr, et les insectes éparpillés sur les grappes. La vigne souffre, car son pied ne désire guère être secoué dans tous les sens. Le sol est tassé sous le poids de la machine, ce qui va l’asphyxier et détruire ainsi la vie microbienne très importante du sol. La conduite de cette machine automotrice oblige une attention soutenue et une concentration continue. La présence hypothétique de souterrains dans les parcelles viticoles procure des craintes au conducteur du risque que la terre, sous le poids de la machine, s’effondre et ensevelisse l’engin et le viticulteur. Pour conclure, la mécanisation de cette activité a suscité, après que les premières machines à vendanger furent mises en service, des méfiances et des interrogations quant à la préservation de la pureté des récoltes. La vendange manuelle reste évidemment la meilleure façon de vendanger pour obtenir un vin de qualité. Cependant, la mécanisation permet d’abaisser les coûts et donc parfois de trouver de bons rapports prix/plaisir. C’était la transition de l’agriculture traditionnelle vers l’agroalimentaire industriel. L’exemple décrit de cette évolution, et le regard d’un enfant naïf, mais livré aux sensations inhérentes à sa construction que peut représenter celui de Tom, ne pouvait ignorer les changements sociologiques, humains, relationnels et économiques.
Aux conséquences, de réduire les contacts et les échanges entre les personnes, l’adaptation indispensable à la conservation de l’homme exigerait d’imaginer d’instituer d’autres formes de rencontres. Le constat et la réalité pourraient assimiler ces idées originales et salvatrices à des subterfuges tant à estimer que le seul ami de l’homme ne soit pas son chien, mais son smartphone. On ne peut ignorer que ces avancées ont contribué à ce que le métier de paysan devienne moins pénible physiquement. Ces cultivateurs doivent se soumettre à la nécessité de solliciter des emprunts importants pour acheter ces engins onéreux aux potentiels de productivité prouvés. Touchés par la modernité, ils sont aspirés dans une course infernale à la rentabilité, afin de satisfaire aux inévitables échéances de remboursement qu’impose le système financier. Cette chape monétaire génère du stress, et l’émergence de phénomènes météorologiques incertains accentue l’inquiétude, en concluant que la détresse morale se substitue à la souffrance physique. Des situations désespérées témoignent malheureusement et à regret de ces maux, quand ces paysans décident d’abandonner leurs terres de la manière la plus affligeante possible, et que la fatalité impénétrable les contraint à soumettre leurs corps à l’épreuve de la mutilation extrême. Cet homicide volontaire les propulsait dans un voyage sans retour.
Les progrès de la métallurgie appliqués à l’agriculture ont bouleversé les modes de vie des paysans dans les registres montrés précédemment. Mais un phénomène a contribué de la même façon à révolutionner l’activité agricole, c’est l’essor de la science de la chimie. Le fruit de ses recherches et de ses études a œuvré avec acharnement, en concevant des produits tels que les pesticides chimiques de synthèse destinés à sécuriser les récoltes. En luttant contre les insectes, les champignons et les herbes « indésirables », et d’autres substances afin d’augmenter la productivité dans des proportions insensées, ces produits ont épuisé la terre. Le rythme de production imposé à ces ressources naturelles supprimait le temps nécessaire à pouvoir se régénérer convenablement. Ce n’est qu’une partie de la problématique évoquée, l’objectif ne s’adonne pas à une analyse spéculative, mais ces produits chimiques utilisés à grande échelle génèrent des conséquences dont le recensement fatiguerait le profane. Mais une lecture rapide des publications rationnelles émises par les scientifiques informe qu’outre la toxicité avérée sur la santé animale et humaine (notamment le lymphome chez les agriculteurs), les pesticides produisent d’autres effets délétères. Ils entraînent la pollution de l’air, de l’eau et des sols, et provoquent une contamination globale des écosystèmes. Les conséquences se rendent inéluctables pour la santé, et ceux qui sont amenés à diffuser ces substances ne sont pas prévenus des dangers réels auxquels ils sont soumis. Les risques subsistent pour les habitations contiguës à des terres, infectées par ces produits fabriqués qui utilisent des procédés basés sur des techniques de synthèse. L’orientation du vent peut déplacer ces épais brouillards opaques à l’odeur nauséabonde en direction des résidences, les habitants directement exposés aux substances chimiques connaîtront des ennuis de santé.
Pour essayer de mesurer cette progression de la productivité agricole, nous allons encore fouiller dans la mémoire de ce brave Tom ; il se montrait curieux, invité un peu partout, mais encombrant dans son domaine familial. En nous appuyant sur ce trait d’érudition, le constat pragmatique énonce simplement des faits. Les premiers souvenirs remontent à son enfance, quand il regardait avec attention travailler son oncle, un réservoir accroché à son dos équipé d’un bras, qu’il manœuvrait en décrivant un mouvement oscillant. L’agitation manuelle provoquait la diffusion d’une substance de couleur bleue par l’intermédiaire de deux bouches positionnées latéralement vers les vignes. Ce n’était que les premiers pas de la vie agricole confrontée à l’utilisation des pesticides, sans équipement de protection, pas de masques respiratoires, pas de gants. Il ne portait pas de tenue étanche, dont il se débarrasserait en prenant la précaution de bien les laver et de les nettoyer afin d’évacuer leurs résidus toxiques. Le système rudimentaire induisait un travail laborieux, pénible et fatigant. Lors d’un retour épisodique et fugace, Tom, placé devant la ferme, en présence de sa seule tante et quelques membres de la famille — l’oncle était décédé dont nous raconterons la tragédie par la suite —, attendaient un cousin : le viticulteur à qui était confiée la responsabilité de continuer les travaux agricoles. Celui-ci surgit et conduisait un tracteur imposant, cette structure métallique lourde ressemblait à un monstre technique des époques modernes. Son intervention était de répandre des pesticides dans le vignoble situé à proximité de la ferme. Il adressa des salutations empressées, car le temps était compté dans l’agriculture industrielle, et il remonta sur son tracteur. Par commandes interposées, il agit sur le pulvérisateur positionné à l’arrière dont deux bras furent déployés et recouvrèrent huit rangs de vigne, les buses fixées aux extrémités utilisées pour traiter le vignoble en épandant les pesticides. L’engin purificateur déambulait à un rythme effréné entre les rangs de vigne, et le vignoble entier reçut sa dose de substance chimique synthétique en quelques minutes.
Tom se rappelait en déplaçant le curseur temporel, quarante ans auparavant, dans ce même vignoble où se présentait son oncle avec ce récipient suspendu à son dos. Il était affecté à un travail à risques, astreint à une tâche physique rude, asservi à un objectif identique pour traiter ce vignoble. Des émotions enfouies surgissaient au‑dessus de cette terre du non-naturel, liées à l’absence cruelle de l’oncle. Le crabe dévastateur résolut de choisir son corps comme résidence mortuaire et de décider que l’intestin deviendrait sa propriété. S’alimentant à profusion en baignant dans un bain d’acide, dévorant une nourriture âprement mâchée et liquéfiée par les contractions ventrales. Cette abondance alimentaire le fit épaissir à tel point que l’oncle n’éprouvait plus l’envie de répondre à ses besoins, et cette habitude se dissipait au fil du temps. À son tour, il grossit, le volume de son ventre soumis à la démesure concrétisait les effets qui se lient entre eux, issus de causes maléfiques. L’usurpateur repéré et localisé avec précision par le chirurgien, celui-ci rassura l’oncle en vantant la vertu de la nature généreuse, le créateur de l’univers avait déroulé des kilomètres de ce conduit à digestion de résidus alimentaires. Cet organe infecté pouvait se raccourcir sans avoir à subir des conséquences à terme. Aussitôt dit, aussitôt fait, l’envahisseur déguerpissait de sa tanière temporaire, mais celui-ci, de tempérament malin et déterminé, avait pris les devants. Par anticipation, il avait déjà envoyé ses émissaires démoniaques loin de la zone de danger pour se réfugier vers le haut du corps. L’oncle à peine remis de cette péripétie perturbatrice, qui se préparait au départ de l’hôpital, annonça à Tom lors d’un retour épisodique et fugace, assis inconfortablement sur son lit de convalescence, le discours rassurant du médecin. Il se persuadait que l’espoir de vivre l’habitait encore, et oubliait les souvenirs quand l’esprit rongé par les inquiétudes envisageait le pire, en effaçant de sa mémoire les images douloureuses d’un corbillard venu l’emporter. Mais cette multiplication incontrôlée de cellules envahit les tissus du visage, affichait sa présence par défi en développant une excroissance, et dévoilait l’extravagance dans la perfidie à déformer l’apparence de la figure de l’oncle. La peau de cette face endurcie par les années d’exposition aux conditions climatiques rugueuses n’avait pu résister à la folle avancée de cette maladie, avide de conquêtes de nouveaux territoires. Le temps était compté, l’état pathologique imposait d’agir vite et de s’accommoder de la nécessité de l’intervention chirurgicale. L’ambulance de retour, dans son habitacle arrière réservé aux transports des malades et aux soins qui leur sont destinés, c’était un corps inanimé et sans vie qui gisait. L’oncle avait traversé son temps et il rejoindrait cette terre qu’il avait cultivée pour qu’elle le nourrisse. Il avait infligé une maltraitance chronique pendant de nombreuses années à ce territoire, sans avoir conscience de la gravité du crime, et la nature rancunière très éprouvée par ces méfaits jouera le rôle de justicier. Au pays des pesticides, outre la toxicité avérée sur la santé animale et humaine, ils entraînent la pollution de l’air, de l’eau et des sols, et provoquent une contamination globale des écosystèmes. C’est un assassinat partiel des sols agricoles, notamment en détruisant leur microflore et leur faune. De cette mort biologique, « mère Nature » pleurait la disparition de ses enfants, mobilisée pour nourrir à souhait les hommes, tant d’injustice la révoltait et elle en venait à regret à punir ces profanateurs irrévérencieux. Triste fin, quelle fin peut s’annoncer heureuse, pour une personne de bien, qui pratiquait un métier pénible et obligeait le corps à l’exercice physique continu ! L’âpreté du devoir avait usé abusivement ses chairs, comme en témoigne la mise en place d’une prothèse en remplacement d’une hanche devenue défaillante dans son fonctionnement. C’était une victime innocente de l’industrialisation agricole. D’aucuns avanceront de la nécessité de nourrir cette surpopulation que celle-ci soit aliénée et ait pour seul ami son smartphone, cette relation numérique transposant celui-ci dans un monde virtuel, et l’immobilisant dans une vie sédentaire source de pathologie. Inférant une absence d’exercices physiques, le seul effort, qu’avachi sur le canapé, il attrape avec une main la télécommande pour demander au poste de télévision de se mettre en marche. Démontrant un lien de subordination bien stérile, sans que l’autre main relâche la poche de chips et qu’un œil envieux scrute le verre rempli de liquide gazeux et sucré. L’observation critique formulait que ces téléspectateurs grassouillets se métamorphosaient en créatures de plus en plus volumineuses et nombreuses, et les nourrir devenait urgent, et méritaient-ils qu’on leur fournisse une autre alimentation que celle issue de processus de synthèse ? La synthèse, toujours cette synthèse qui ferme la boucle.
D’autres invoqueront que les détenteurs des cordons de la bourse prennent un vif plaisir à emballer la machine à profit, et ils se préoccupent peu des conséquences pour la santé de l’homme. Ce milieu de privilégiés éveille très tôt l’insensibilité dans les esprits, assujettis à exercer une domination sur ceux qui en sont exclus. Le sentiment d’injustice et la douleur familiale exacerbée obligent à s’échapper de la réalité funeste, à s’accorder un regard global en succombant à la lucidité amère, et à restreindre l’objectif de vision. Pas question de réveiller la réflexion pour révéler un jugement biaisé, mais raconter des faits qui se suffisent à eux-mêmes, en décrivant une authenticité malveillante. Si tous les individus gisants sur cette planète en étaient informés, les consciences aliénées à leurs raisons et les esprits éclairés y épandraient d’une manière générale la substance de l’observation dans la terre entière, pour y faire germer la vérité. Est-ce que le cancer se propage comme une maladie contagieuse, après cette disparition cauchemardesque, inhumaine et injuste, la tante eut le droit de subir la chimiothérapie qui la contraignait d’user de certaines substances chimiques pour traiter la tumeur cancéreuse, et ce traitement édifiait un paradoxe brutal ? C’est l’ironie du sort que le remède fut de nature commune au mal. Elle survécut, elle profita du privilège de n’avoir pas exposé son corps aussi longtemps, aussi fréquemment et dans une moindre proximité que son époux. Le médecin prévenant en douceur et discrètement à la famille, quand les molécules de la mort programmée siègent dans les tissus du corps humain, l’éthique n’impose pas de limites aux diagnostics que le spécialiste peut établir pour le mieux-être du patient. En amont, une étude scientifique décrivait les conséquences de l’utilisation des pesticides pour l’homme et la nature, et la fin de ce chapitre déroulait la réalité des faits. Le cancer avait frappé ce couple de viticulteurs, le mari était décédé, et son épouse avait survécu après avoir bénéficié d’un traitement. Les analyses des accidents de la circulation se conviennent pour essayer de comprendre l’enchaînement des événements afin d’établir l’arbre des causes. Une méthode similaire appliquée dans un contexte rationnel ferait resurgir le spectre d’une vérité dérangeante.
Un régime de faveur relatif gratifiait l’écoulement de l’enfance de Tom, par rapport à sa sœur et ensuite son frère, car les membres de sa famille, oncles et tantes l’invitaient pendant les vacances. Ces escapades joyeuses et réconfortantes lui permettaient de découvrir d’autres régions, d’autres familles, d’autres univers ancrés dans l’urbanisation. Il vivait des moments magiques en assistant à des matchs de football d’équipes professionnelles, dans une enceinte sportive dont la matière surplombait un fleuve. Des buvettes flottaient dans une brume épaisse échappée de ces morceaux de viande grillée qui encerclait le stade, les odeurs de saucisses fumées accompagnaient la dégustation de petits blancs de la région, et alléchaient les clients. Être spectateur réel des exploits de joueurs connus représentait un privilège rare. Tom remerciait cet oncle, cette tante qui prêtait son solex afin de découvrir le quartier immobilisé par de grandes barres d’immeubles entassant des milliers de personnes dans des tanières contiguës. Cette expérience enrichissante, dont Tom profitait pleinement, incarnait un peu une énigme, et il cherchait des explications à ces propositions ciblées. Tom était un être gentil et motivait peut-être ces invitations cordiales, un enfant doux qui inspirait la confiance, légèrement éveillé et inoffensif. Il était considéré comme un enfant de compagnie que personne ne penserait à faire souffrir, épris d’innocence. Il aurait demandé à dieu : « Pourquoi est-ce que tu m’as créé si faible ? » ; il aurait pu lui répondre dans un style prémonitoire : « Je t’ai créée si faible pour que tu puisses sortir du gouffre, et je savais que tu étais assez fort pour ne pas y retourner. ». Ces proches attentionnés, agissaient-ils par humanité ou par instinct en imaginant qu’être l’aîné face au père, le régime de faveur, avait un goût particulier ? Que le « complexe d’œdipe » rendait Tom responsable des supplices de l’existence et amplifiait la volonté de le punir par des actions néfastes à son encontre !
En effet, Tom avait le souvenir de courses-poursuites sordides, le point de départ était la salle à manger et le point d’arrivée dans sa chambre située à l’extrémité de la maison. Une incartade de Tom, peut-être, déroulait ce scénario, échafaudé par la virulence du père. La scène jouée par ce prédateur furtif d’un instant muni d’un bâton, qui s’octroyait le rôle principal, obligeait le figurant Tom à décamper à toute vitesse et à se glisser sous le lit de sa chambre. Le père agitait l’ustensile de supplice comme un essuie-glace effleurant un pare‑brise, la chance existait et avait élaboré un espace de vingt centimètres entre le bord du lit et le mur. Ajouté à la largeur du lit de cent quarante centimètres, ce résultat représentait une distance totale supérieure à la longueur du bâton. Ce mince refuge offrait un espace de sécurité fragile, mais efficace, car Tom n’exhibait pas un visage boursouflé, ou une arcade sourcilière ouverte, ou une lèvre inférieure si enflée qu’elle pouvait à peine parler, ou une bouche saignante. Cette courte poursuite, fugace, perverse, violente, injuste, procurait des fortes émotions, et le démon comblé de sa dose d’adrénaline et de défoulement se retirait. Ensuite, la mémoire a effacé ces images, il ne savait pas s’il ouvrait la fenêtre pour jaillir au‑dehors et c’est bien ainsi. Une autre solution se présentait lors de ces chasses à môme, du fait qu’après avoir traversé une grande pièce utilisée comme salle de séjour, Tom se précipitait dans un couloir, et la porte de droite amenait immédiatement à sa chambre. Au fond de ce tunnel de la mort prématurée se dressait la porte des toilettes, qui changeait de fonction à titre provisoire pour devenir un havre de protection, un abri « anti-coups ». Le choix stratégique de cette solution de repli découlait de la position du père très proche, si Tom était éloigné de deux mètres grâce à sa vélocité en amélioration constante, cette avance octroyait le gain des dixièmes de seconde sur son rival direct. Cet avantage appréciable permettait d’atteindre ce local intime pour y satisfaire un besoin différent de celui auquel il était destiné. Ensuite, il collait délicatement son oreille contre la porte afin de détecter la moindre respiration, et il devait tourner le verrou de celle-ci en position ouverture, et ce geste se déployait avec une lenteur infinie. La suite, Tom avait oublié, la mémoire avait supprimé les images insoutenables, les souvenirs de frayeur et de troubles, et c’est bien ainsi. Ces altercations provoqueront une déstructuration mentale et une dénaturation de l’enfant non seulement par un sentiment d’injustice subi, mais par le fait de découvrir l’être humain dans sa bestialité macabre. Cette violence induite par l’absurdité et la méchanceté, gratuite, sourde et inappropriée, générera un repli définitif sur lui‑même et une méfiance face à la race humaine en adressant à celle-ci un regard innocent. Tom se montrait hardi quand il parcourait cette nature généreuse, il appréciait la liberté de se promener à bicyclette, et il distillait un charme touchant et discret chez son oncle et sa tante. Il devint craintif avec son père et dès lors, il fut un enfant perdu. Il se réjouissait de ces multiples escapades familiales, et il se remémorait les rencontres avec ces parents dotés de qualités personnelles dont la gentillesse imprimait le souvenir des séjours agréables. Tom ne pouvait éviter l’approche comparative avec les attitudes et les comportements de ses parents. Le résultat de cette analyse s’avérait défavorable à ceux-ci, et cette appréciation critique a renforcé sans nul doute un détachement réciproque dont les prémices s’extérioriseront de manière plus formelle et volontaire vers la période adolescente.
Une question se pose quant à la responsabilité de la victime en rapport à l’homicide, par ses agissements et sa conduite, sujet délicat à aborder avec circonspection en citant la phrase anecdotique récurrente : « Tu l’as bien cherché ! ». Un coupable peut bénéficier de circonstances atténuantes de manière à influencer la sentence ou le jugement que l’on peut porter. Tom, présentait-il des spécificités à même de déclencher des réactions violentes chez un homme en proie à un déséquilibre psychologique chronique ? Sans l’ombre d’un doute, sa curiosité instinctive aiguillonnait une indépendance affective et améliorait l’habileté de l’observation fine. Les différents séjours familiaux extérieurs lui apportaient une ouverture d’esprit, cette disposition mentale nourrissait l’éveil et le développement de l’intelligence. Dans certaines circonstances, il devait sûrement exprimer des propos incongrus ou intervenir dans un sens provocateur, ces faits et gestes innocents de l’enfance, qui pouvaient exciter des réponses dynamiques et percutantes. Le souvenir pénible de la visite de l’oncle et de la tante, ils garèrent leur véhicule dans le garage en imaginant trouver un abri paisible, réconforté d’éviter les aléas météorologiques. Cette voiture paradait en exhibant une belle couleur gris métallisé. Cette décision révélait la hardiesse de ses propriétaires et négligeait la curiosité instinctive de Tom, car il montra un empressement puéril pour s’initier au métier de carrossier. Il agit avec promptitude afin de se munir d’un morceau de toile émeri et d’un bocal rempli d’eau. Il s’assit confortablement en tailleur sur le capot avant du véhicule, et il goûta au malin plaisir en ponçant la moitié de la surface de cette partie métallique, lardée avec insistance, et qui retrouva son aspect brut. Ne sachant quelle idée insolite l’avait contaminé, sinon pour satisfaire la soif de connaître la couleur réelle de la carrosserie dissimulée par un vernis étincelant. Inutile d’imaginer la scène après que la petite famille fut ressortie incommodée par l’effet de surprise en constatant l’âpreté des travaux finis en péril, et ceux-ci déclinaient à toute vitesse vers une correction administrée de main de maître par le père. Cet oncle gentil lui pardonnera sans peine en l’invitant à de nombreuses reprises. Une réminiscence surgissait : la réplique provocatrice adressée au pacha lors du rituel quotidien exécuté à vingt heures, quand il quittait son lit, pour venir s’avachir et se lover dans le canapé libéré par les précédents occupants craintifs, et regarder le journal télévisé. L’annonce prépondérante de la mort du général de Gaulle, pour ce militaire qui avait vendu son sang pour de l’argent, déclencha en lui une émotion vive. Les larmes glissaient lentement sur ses joues, et surprirent Tom, peu habitué à observer une telle extériorisation de sentiments chez cet homme au regard de marbre. Il ne put s’empêcher de rire devant l’exubérance de ces circonstances saugrenues. Une séance de sport s’improvisa après cet acte irréfléchi, qui accordait une progression à Tom, et d’être sûr d’améliorer ses départs pour les prochaines courses d’athlétisme. Tom se révélait inconscient, sans retenue, curieux, incisif, confronté peut‑être à un signe astral des Gémeaux à double personnalité en manifestant à d’autres moments, douceur, sagesse et tranquillité. Son comportement, quand il arrivera à l’âge adulte, la sensation de plonger dans un vide intérieur l’enfermera dans des relations inconstantes et instables, et le poussera à rompre avec des connaissances actuelles et à rechercher d’inédites affinités pour rencontrer des amis différents. Découvrir de nouveaux contextes de vie afin de nourrir son instinct de curiosité et d’éviter de ressasser des événements passés. Il se détournera du symbole traditionnel de la normalité humaine tant elle peut apparaître ; il reste à analyser si ces poursuites dantesques de l’enfance n’ont pas généré un traumatisme définitif. L’image de l’homme peint dans toute sa cruauté exhalée, quand l’être est entraîné à l’accoutumance maléfique de cracher une écume au goût mortuaire, et cette impasse kafkaïenne produira une ombre qui le talonnera son existence entière. Ce drame incitait la méfiance vis-à-vis des autres, traçait une cicatrice psychologique qui ne le quittera jamais, source de haine dissimulée qui jaillissait lors de conflits houleux. Tout homme meurtri peut se montrer dangereux, car l’expérience vécue lui a prouvé qu’il peut survivre. L’enfant issu du monde de la nature n’a pas la conscience du mal et le vice ne l’a pas encore gangrené. Le bon sens infère qu’une bonne éducation doit traiter l’enfant en tant qu’enfant et ne pas lui appliquer la loi de la société réservée aux adultes. Bien que les fautes grossières méritent une sanction, celle-ci doit être proportionnée en considérant que l’acte répréhensible ne résulte pas d’une intention maléfique, mais répond à un désir de curiosité naturel chez un enfant en cours de développement. La bienveillance se rendrait agréable à porter le soin pour réduire l’autoritarisme des enfants et à offrir une vision plus subtile de leur enthousiasme intime comme de la folie angoissée de leur mère.
La famille allait dans une petite station balnéaire chaque dimanche de la période estivale, et cette sortie accordait le plaisir délicieux de savourer la baignade dans une piscine encastrée au bord d’une rivière. Revenu au domicile familial, Tom avait disposé des cartes sur la pelouse de la cour et le chien surgit en cassant cette belle œuvre. Il manifestait son mécontentement et le père, témoin de cet épisode de désagrément, exprima une réaction ironique, sarcastique, il exhibait un sourire narquois et ses lèvres se plissaient fébrilement ; la guerre l’avait transformé, il paraissait sombre et amer. Il discernait un zeste de méchanceté et un rictus sardonique. Par bonheur, la naïveté enfantine devient salvatrice, car elle ne conduisit pas à comprendre qu’une base de plein air est équipée d’une buvette ; le père en était un bon client et le résultat de cette consommation d’alcool chronique le rendait hargneux. Un soir, Tom faisait ses devoirs, après avoir déployé de son « meuble bureau » la planche utilisée comme support, éclairée faiblement par une petite lampe positionnée à un coin. Le père vint lui rendre visite alors que la mère assistait à une réunion des parents d’élèves, et le désir de suivre le parcours scolaire de ses enfants ne motivait guère le géniteur. Tom exprimait la satisfaction sur le résultat de ces travaux d’écoliers, et se souvient de ce visage morne, qui vous scrute sans vous voir tourné vers un ailleurs intérieur, rongé par une inquiétude imposante et extériorisant une posture anxieuse. L’œil pétillait d’un éclat vitreux, si intense, que le regard accusait la froideur de la pierre et se perdait dans l’expression grave du désespoir. Il paraissait chercher une évasion dans un cauchemar profond. Son esprit assombri, réfléchi, distant et mystérieux, souffrait de manifestations psychosomatiques. Tom vivait des moments de solitude, de repli sur lui-même, accolé au bas d’un peuplier situé à l’entrée de la ferme de son oncle, il glissait dans un abîme sans fond où régnait le malheur, et il ressentait directement ou indirectement le manque d’amour dans cette famille. Cette ressource naturelle de taille gigantesque semblait s’évanouir vers le firmament, déployait sa force statique, et symbolisait un refuge en imaginant pouvoir bénéficier d’une protection. Cet arbre fut abattu de toute évidence par sécurité afin d’éviter le risque de chute sur le toit de la ferme. Devant cette image mortuaire alors qu’il découvrait cette base scalpée, il éprouva une tristesse et une peine inconsolables, car il considérait que ce peuplier l’avait aimé. Son cœur avait noué une relation intime et sentimentale avec ce compagnon silencieux, cette disparition induisait pratiquement un instant de deuil, et une trilogie funeste de la nature, de l’espace et du temps, nourrissait une source émotionnelle. Cette tristesse infinie habitait son âme ; il n’avait pas le souvenir que l’envol définitif de vies humaines infère une affection si profonde, probablement à la différence de celles-ci, le vice et la cruauté ne sont pas inscrits dans les manifestations de l’Univers.
Tom se remémora de cette agriculture manuelle, quand il observait le labourage des champs à l’aide d’une charrue tirée par un bœuf ou un cheval, le paysan juché sur une selle en fer. La machine rudimentaire guidée par l’animal retournait la terre méticuleusement et la tâche était accomplie avec douceur dans un cadre imprégné d’une langueur paisible. Cette harmonie entre la nature, l’animal et l’homme engendrait des personnes saines, une humanité non embarrassée par des contraintes administratives et financières, par des objectifs de productivité et de rentabilité, par des réglementations irrationnelles, et par une lourdeur normative coercitive. La mécanisation agricole ne préfigure pas une évolution lacunaire en regard de la période des moissons quand celle-ci se faisait manuellement. Ce travail, éreintant et fatigant, prenait un temps considérable et demandait beaucoup d’efforts, forçait les paysans à se regrouper pour terminer cette besogne avant les pluies. Cette solidarité décrivait une vie sociale intense basée sur l’entraide, l’esprit collaboratif combiné à l’intelligence fédérait toutes ces forces particulières au bénéfice de la collectivité. Cette humanité pragmatique et authentique repoussait tout problème d’incivilité que pourraient fomenter des personnes à caractère individuel. Les paysans sont des hommes dont les corps répètent l’exercice physique fastidieux, ils songent peu à cultiver leurs âmes et leurs savoirs, et ils peuvent paraître rustres, grossiers, maladroits. Ils s’accoutument à exécuter les ordres, ou ce qu’ils ont vu faire par leurs pères, ou bien ce qu’ils ont accompli dans leur jeunesse, et ils ne vont jamais que par la routine. À jouer le rôle de robot, ils s’attachent aux mêmes tâches, et l’habitude et l’obéissance leur tiennent lieu de raison. La question métaphysique sur les origines de la méchanceté, la cupidité, l’avidité, l’égoïsme, la perversité et l’individualisme de l’homme contemporain sont à rechercher dans la loi de la nature. L’induction intuitive et simple signifie que lorsque l’humain s’éloigne de son univers primitif et le maltraite, il est la proie de maux, et ceux qu’on s’inflige à soi‑même procurent la douleur la plus vive. Ensuite, la moissonneuse‑batteuse se substitua à ce labeur, rude, pénible et exténuant. Elle réalisait simultanément la moisson et le battage et a presque totalement remplacé la batteuse dans les pays industrialisés. Le principe du battage reste identique. La moissonneuse-batteuse en supprimant toutes les manipulations intermédiaires a engendré à nouveau un important gain de productivité.
Tom connut des instants heureux et apprécia ces dimanches à la plage d’une station balnéaire proche, ces réjouissances inattendues projetaient des éclaircies dans une vie morne, et il était le seul membre de la famille à jouir de ces baignades si bénéfiques à l’esprit et au corps. Souvenir agréable de ces pique‑niques dominicaux, ces repas préparés et consommés en plein air dans un cadre champêtre, les convives installés délicatement sur un tapis d’herbe moelleux, permettaient de profiter du beau temps et de la nature. Se retrouver en famille, regroupant des gens simples pour savourer ces déjeuners composés de mets froids, enrichis de viandes cuites, procurait une immense joie à Tom. Il devenait une pièce humaine emportée pour son plus grand bonheur par les oncles et tantes, au détriment de sa sœur et de son frère condamnés à subir les grosses chaleurs estivales. Ils n’avaient pas accès à ce privilège de jouir du corps rafraîchi immergé dans l’eau de mer. La notion de famille devient confuse, ambiguë, quand la relation administrée se décline en injustice. Le trajet du retour s’imprégnait d’une froide atmosphère lugubre alourdie par la douleur et la déstabilisation, après avoir évolué dans un cadre plus sentimental et amoureux. Pourquoi se voyait-il l’objet d’une délicate attention hors de sa famille, et qu’il souffrait d’une sourde animosité dans la sienne ? Était-ce la volonté des cieux, la créature éthérée affectée par tant de malheurs s’empressait d’agir par un mécanisme de compensation ? Était-ce bien la manifestation de l’amour-propre accordé à ce petit garçon doux et d’apparence inoffensive, afin de pallier l’absence d’animaux de compagnie, et de distraire une relation désuète et sans reflet ? L’amour-propre illustre le concept philosophique développé notamment par Jean-Jacques Rousseau : l’amour-propre porte un amour à soi dans le regard des autres et est source de confrontation à d’autres. L’analyse se révèle importante, car Tom était devenu une pièce humaine mobile, un enfant de compagnie, baladé entre sa famille d’origine et des hôtes prévenants. Cette exfiltration amicale a induit une perturbation mentale intrinsèque, causée par une perte de repères familiaux subie vis-à-vis de sa propre famille. Ces absences répétées et cette désunion obscure ont abouti à un désintérêt réciproque latent entre Tom et ses parents. Cette alternance contextuelle a probablement créé une rupture familiale bien plus précoce que celle présentée par la suite.
Tom se souviendra avec nostalgie de cet oncle, mécanicien passionné de technique automobile, gentil, affable, disponible pour communiquer, heureux dans ce grand hangar à réparer les véhicules défectueux. Il n’avait pas planté une enseigne publicitaire lumineuse criarde à l’accroche spécieuse, il n’avait pas collé des affiches aux annonces trompeuses des baisses de prix formulées en matière de pourcentage. Les clients assidus à une fidélité justifiée par la qualité des interventions de cet oncle minutieux, c’était le bouche-à-oreille qui les incitait à choisir ce garage dont la façade arborait une discrétion naturelle sans retenue. Peu intéressé par le profit, c’était la passion d’œuvrer pour accomplir ses tâches de réparation mécanique, la compétence professionnelle combinée à un soin attentif fournissait un travail parfait. Il accordait une relation humaine à son activité, prouvée par les entretiens alloués aux clients durant de nombreuses minutes. Il blâmait le vice impur, et se détachait des intérêts particuliers. Quand la famille rendait visite à cet oncle et à cette tante, la mère exhalait sa crainte d’une discussion animée orientée vers le sujet de la politique. L’hôte était converti à l’idéologie communiste alors que le père était voué à glorifier le général de Gaulle. Cette femme se livrait à une agitation anxieuse et voulait contaminer ses angoisses et ses peurs, et cherchait à dissiper cette crainte instinctive de se retrouver seule à endurer ces troubles émotionnels. La symbolique du lien du sang reliait ces gens à la famille, et ils s’étaient résignés à ce destin implacable en perdant un enfant en bas âge, malgré leur gentillesse. Il restait ce cousin qui avait hérité de la bonhommie de ses parents, fidèle supporter du club de rugby local, et il invitait Tom à assister à des matchs de haut niveau pour partager cette ferveur commune. Tom était émerveillé de découvrir ces grands clubs et de voir évoluer leurs vedettes internationales. Ce cousin se passionnait pour l’histoire et participait à des recherches archéologiques en devenant un membre très actif. Il animait le quotidien du site, il encadrait un groupe d’étudiants mobilisés aux travaux confiés, guidés avec attention par ses conseils. Ces archéologues amateurs se réjouissaient de troubler les cendres des peuples sans références historiques, qui demeurèrent sur cette terre aux cours des années primitives, et leurs petits ustensiles de vie découverts à la lumière d’un jour de gloire. Dévorés par la curiosité, ils creusaient avidement dans le sol avec l’espoir de partager l’émerveillement quand ils dénicheraient quelques os ou objets, et ils s’enthousiasmeraient de cette découverte qui révélait la trace existentielle de peuplades d’un autre temps. Il appartenait à cette catégorie de gens, que l’abandon temporaire assimile à encourir une sanction, suscite l’envie de retrouver ces âmes paisibles le plus rapidement afin de ressentir ces qualités humaines et d’entendre un discours intéressant, instructif et bienveillant. Il rencontra une fille ravissante, et son regard tendre offrait la sensibilité en confortant la relation amoureuse à s’épanouir et à s’étaler dans la durée. Le sentiment positif perçait de cette union harmonieuse et éveillait à imaginer que ces deux êtres charmants savourent une vie douce, et que cette bonhommie gracieuse fut récompensée par le bonheur de construire une famille. Mais le destin, après avoir déjà frappé cette famille en vomissant sa larve macabre, revenait à la charge en introduisant le crabe mortuaire dans la gorge de ce cousin, si agréable à côtoyer, qui ne méritait pas un tel sort. La bête s’appliquait avec âpreté à transformer le corps intérieur en ruine, et la peau creusée par le scalpel du chirurgien offrait un spectacle de cicatrices insupportables au regard. Les traitements médicaux s’avèrent inefficaces pour freiner ou arrêter l’évolution de cette maladie sinon qu’ils infligent des douleurs dont l’intensité vous fait comprendre que la partie est jouée et se terminera dans la souffrance. C’est terrible, inique, révoltant que la fatalité s’en prenne avec une telle férocité à des gens dont on peut dire que c’est la vertu et la gentillesse qui guident leurs pas. Le regret attriste l’âme quand tant de mécréants s’abreuvent sans cesse à la fontaine du vice, et vivent et jouissent d’un état de santé si excellent qu’il en devient injuste. L’envie de se précipiter à l’église pour rejoindre les fidèles de la paroisse en train d’user leurs genoux pour prier et crier en les encourageant à redoubler l’intensité de leurs implorations envers la puissance divine s’emparait de Tom. Satan gagnerait à coup sûr le combat. De son existence mouvementée et confrontée à l’abandon familial, Tom aurait aimé revoir ces personnes affables et saines ; cet oncle-cultivateur et cet oncle-mécanicien extériorisaient une gentillesse naturelle qui attise d’autant la douleur de leurs disparitions trop précoces. Il n’oubliera jamais ce cousin condamné, et regrettera que le diable emporte sa vie sobre en démontrant un acharnement avec une frénésie insidieuse.
Tom avait officié en tant que serviteur du Dieu tout-puissant. Chaque dimanche revêtu d’un ensemble blanc signe de la pureté religieuse, il assistait le curé de la paroisse qui célébrait la messe pour tous ces pécheurs désignés par une religion au parfum accusateur. Une délégation divine lui attribuait la mission sacrée de l’approvisionnement en liquide des deux burettes : une contenait du vin blanc et l’autre du vin rouge. L’action heureuse d’une famille qui habitait à proximité de l’église contribuait à l’accomplissement de cette tâche, et offrait gracieusement les liquides alcoolisés. De tempérament sportif, Tom ne rechignait pas à mettre en mouvement la cloche, pour que le martèlement de ses parois intérieures sonne le rassemblement dominical des pauvres âmes en péril. Pour entraîner cet énorme édifice musical en déséquilibre, Tom s’accrochait à une corde et par le jeu du corps en déplacement vertical, celui-ci s’élevait et donnait l’impression furtive de se rapprocher de la puissance divine. Les cours de catéchisme se déroulaient dans une petite salle proche de l’église, où le prêtre, fidèle représentant de Dieu sur la terre sainte, éclairait ces gentilles et douces brebis. Alors que la séance débutait, un ballon de football heurta une vitre, le footballeur en herbe apparut, et le service d’accueil l’attendait avec impatience. À peine avait-il franchi le pas de la porte, qu’il reçut une gifle avec force et détermination par l’envoyé de la divinité vénérée. Le prêtre avait démontré une vivacité surprenante et inquiétante pour jouer le rôle de justicier, et devenait la cible de regards ébahis et décontenancés. Les enfants extériorisaient une béatitude incisive, le curé incommodé par cette attitude désinvolte était obligé de se justifier, et il racontait qu’il avait demandé à Dieu tout-puissant, la sanction à infliger au perturbateur impur. Ils comprirent spontanément que le représentant des cieux avait une manière particulière de manifester son amour à son prochain. Le rituel immuable des communions solennelles imposait l’entretien confessionnel, Tom se soumettra à cet exercice inhabituel et il en conservera un souvenir éternel en regard de la confrontation de nature congrue avec l’émissaire en poste. En effet, quand le curé lui demanda les péchés qu’il avait commis, celui-ci, désorienté par une question aussi curieuse et percutante, ne trouvait rien dans les faits réels passés pour répondre à cette question. Il fit appel à son imagination, en inventant une histoire mensongère : il avait dégonflé le pneu de la bicyclette d’un ami. Non, qu’il représentât un exemple de pureté divine, mais il s’adonnait davantage à la vertu qu’au vice blâmable, il n’avait jamais volé, et il n’avait jamais infligé des outrages à autrui. Aucun autre acte de confession ne fut reproduit, car plus facile à aborder pour Tom en révélant le mensonge de la première confrontation à classer dans la catégorie des péchés. Croire ou ne pas croire, les esprits sensibilisés par l’humain, rétorqueront que de nombreuses personnes portées par la foi religieuse aident leurs semblables avec un immense dévouement, bien que les motivations puissent diverger. Mais Tom se souviendra, après avoir enfilé la tenue du fugitif plus tard que la première nuit de cette folle liberté homérique s’écoulait dans la salle d’attente d’une gare. Le lendemain, par un concours de circonstances bienveillantes, il se retrouva dans un foyer d’accueil. Il n’oubliera jamais le gérant de cet antre d’âmes en perdition, et la petite croix de Jésus qui brillait sur son costume gris foncé. Par une métaphore sociétale, on pourrait prétendre que l’existence d’une société incarne un mal nécessaire, et imaginer que la religion a un sens en offrant un espoir à certains désœuvrés, un guide de conduite qui leur permet de supporter un quotidien angoissant. La consommation de médicaments tranquillisants produit un effet immédiat positif, mais reste une solution chimérique à long terme.
La fête de l’école organisée annuellement jouait un rôle social crucial et le mérite en revenait au directeur, responsable de l’agencement et du management de la construction des stands. Il s’impliquait avec obstination dans la réalisation d’une chorégraphie simple en supervisant tous les élèves de l’école pour qu’ils s’accordent ensemble dans une gestuelle collective synchronisée et rythmée. Il coordonnait des courses à pied et des jeux afin de divertir les villageois. Les fêtes campagnardes exprimaient les plaisirs qui pouvaient se lire au fond du cœur, le besoin d’affiches apparentes pour signaler la fête paraissait inutile, et les spectateurs et les acteurs se mélangeaient. La fête du village symbolisait vraiment le bonheur dans ses aspects naturels et simples. Cette fête champêtre peignait un ensemble de communion et de cohésion sociale dans ce village paisible habité par des gens assujettis aux rudes travaux agricoles et si proches de la nature et de ses lois. Ce cercle fermé de citoyens demeurait imperméable à toute perturbation extérieure, et l’amour‑propre inexistant ne déclenchait pas les passions favorables à l’initiation au vice. Confronté au travail dur et physique, éprouvant les corps la semaine, le week-end venait achever les peines quotidiennes, et la jeunesse se rendait au bal le samedi soir. Ces jeunes villageois se livraient quelquefois à des excès de boisson alcoolisée aux conséquences tragiques, et des drames fauchaient des vies en devenir. Ensuite, le dimanche matin, la chasse battait son plein dans toute la région, et l’après‑midi se réservait à la distraction proposée par un match de football, qui regroupait joueurs et spectateurs, et favorisait l’institution d’un cadre collectif calme et paisible. Le peu de contacts extérieurs n’induisait pas de tentations ubuesques, et la notion relative à la bienveillance existait réellement dans ce groupe social restreint. C’était la période de transition où l’homme ne se contentait plus de l’offre alimentaire de la terre, qui laissait loin derrière lui l’époque néolithique de la chasse et de la cueillette. L’alliance de l’agriculture et de la métallurgie profita au résident humain qui put obtenir de la terre la substance nutritive qu’il désirait.
L’enfance de Tom était partagée entre une ambiance familiale maussade et une vie extérieure joyeuse. La demeure paralysait toute émotion qui devenait stérile. Le grand air était source de liberté, d’amusements, de jeux et de séances sportives avec ses amis dont il gardera un souvenir agréable. Ceux-ci s’accordaient moralement à la mentalité villageoise caractérisée par une bienveillance, une amitié et l’absence de vices contenus par une pression locale transparente, mais efficace. La mémoire illustrait quelques anecdotes à raconter : une chute à vélo entraîna la rencontre avec le bitume, la lèvre coupée inonda la bouche de sang, et la mère craignait d’éventuelles cicatrices bien préjudiciables à cette partie du corps en modifiant négativement les attraits du visage. Tom perdit l’équilibre dans l’escalier qui accédait au grenier, et la terre battue réceptionna le gamin turbulent. Cette mésaventure aurait connu un tout autre destin quand vint la décision de remplacer cette matière molle accueillante par une surface en ciment à la robustesse bien plus éprouvée. Une légère collision avec l’aile de la voiture, qui appartenait à l’aide de camp de l’oncle-viticulteur, révélait l’emportement inconscient du danger, après que Tom déboulait tel un galopin en furie. Le récit de ces quelques anecdotes sans trop d’intérêt démontrait les caractéristiques de l’évolution de l’enfant livré à l’inexpérience et la naïveté, sinon de mettre en exergue la vitalité, l’énergie et l’envie de vivre de Tom. Cette dernière observation deviendra une orientation assidue et compensera des déficiences inhérentes à sa personnalité et à son parcours chaotique. L’enfant part à la découverte, essentielle et indispensable, de sensations de douleur et de souffrances du corps qui participe à son développement. Ces expériences le conforteront dans des certitudes, et n’altéreront pas sa conservation de lui chaque fois qu’il subira des mésaventures destructrices, mais lui permettront de faire face avec sérénité quand ces maux surgiront dans sa vie de citoyen. Rien de plus néfaste que de vouloir protéger un enfant en lui interdisant tout contact avec l’extérieur, cette éducation stricte affectera l’adulte, qui sera anéanti moralement à la moindre apparition d’aléas divers.
Succombant à ce charme rural, l’envers du décor se manifestait dès qu’il franchissait la frontière, qui séparait l’état d’indépendance et l’état d’austérité répandu dans cette demeure cernée par un enclos de murs. Peu de souvenirs retenus par la mémoire de Tom, pas d’instants de bonheur fraternel, mais des moments particuliers incisifs entraînaient des conséquences notables. Lors des fêtes de Noël, la mère annonça à Tom au réveil, le regard exalté par la joie de découvrir ses cadeaux, que le père Noël était venu lui rendre visite cette nuit. Il apprit après une courte période que cet être si généreux naissait d’une pure imagination, et ce mensonge décelé lui procura une douleur muette, emporté par la déception de la trahison. Il se retrancha dans une attitude de méfiance vis-à-vis de sa mère et de l’entourage des personnes, et il se posa la question mystérieuse pour connaître les autres contrevérités. Les premiers des beaux jours des enfants sont ensevelis dans la stupidité. Le climat de confiance était rompu, et l’adulte doit bien faire attention aux mots maladroits qu’il balbutie à l’enfant. Son intelligence en éveil incite à ne pas le considérer tel un enfant crédule incapable de réfléchir et de juger, bien que sa mémoire, alliée à peu d’idées, limite la propension à comparer objectivement. À la suite de difficultés respiratoires, le médecin de famille conseillait à la mère d’envoyer Tom faire une cure dans un centre adapté pour soigner ses problèmes de santé, situé en montagne ; elle informa Tom qu’elle avait refusé et qu’elle préférait garder son enfant souffrant et malade auprès d’elle. Il comprit bien qu’il était victime de l’amour possessif de sa mère. Il ne se souvint jamais d’avoir prononcé les mots habituels sortis de la bouche des enfants : « maman » ou « papa ». Est-ce que les conditions étaient réunies pour en déduire que Tom s’apparentait à un enfant perdu, notion confuse qui reste à éclaircir ? Sa structure intérieure était fragilisée, car édifiée dans un contexte de manque affectif, elle le projetterait vers un avenir spécifique. En devenant un adulte différent, il extériorisera une méfiance et une indolence vers les autres hommes, il dévoilera une carapace difficile à percer et il affichera un voile qui cachait ses véritables sentiments. Parcourir la liste macabre des souvenirs tristes et extraire cette anecdote. Le père était éloigné pour accomplir son devoir de soldat en allant combattre en Algérie, la mère se retrouvait seule à gérer le foyer, elle avait entendu une nuit des bruits dans la maison. De nature peureuse, elle réveilla Tom brusquement et le groupe de craintifs se précipita hâtivement dans une fuite chaotique pour se réfugier vers la ferme voisine et se réconforter auprès de l’oncle et de la tante. Ce n’est pas une attitude positive, car la mère transmet la peur à son enfant. Sûr que ce n’était pas simple, le père éloigné pour des motifs de guerre, la mère isolée assumant la charge familiale, chacun sombrait dans un destin pathétique. Son véritable père, à proximité, montrait une indifférence dédaigneuse, un géniteur abominable qui ne reconnaissait pas sa progéniture, et ce qui émergeait de son corps. Cette injustice épouvantable distillait les conséquences de rancœur, de provoquer des désordres internes chez cette femme née illégitimement et des plaies qui ne se refermeront jamais, et de générer des souffrances récurrentes, tout en nourrissant une haine larvée.
L’analyse globale de l’éducation de Tom et l’observation de la gestion de son parcours destiné à le former en tant qu’homme montrent qu’il disposait d’une liberté abondante et qu’il en jouissait jusqu’à l’épuisement. Ces échappatoires, consommées en alternance, ont lancé sa construction psychique cruciale. Cette évasion continue associée au profit de loisirs a fortifié son corps et a purifié son âme, la proximité de cette nature en facilitait le contact permanent et chaleureux, et elle imposait sa loi en interdisant tout vice. Il déplorait un manque d’attachement de ses parents envers lui, et la réponse à cette déficience se fondait sur la réciprocité légitime. Cette indifférence sournoise induisait précocement la découverte des maux tels que la douleur intérieure, la tristesse, la solitude, la mélancolie, le repli sur soi, l’isolement, la patience, la résilience et ces malaises édifieront une structure mentale qui favoriseront son élan vers la liberté. Alors qu’il échouait vers une situation de fragilité sociale, cette aptitude à défier l’expérience nocive fournira les armes pour traverser cette période tourmentée, bien qu’il soit un être désabusé et désespéré, sans réellement sombrer. Cette enfance malheureuse aura cultivé une certaine force à endurer les moments pénibles que la vie en société procure. L’objectif et la nécessité d’une bonne éducation ne confortent pas l’enfant à baigner dans un cadre régi par le bonheur et les plaisirs insatiables. Mais de le sensibiliser à de petits maux qui lui permettront à l’âge adulte de faire face à de plus grands maux. Ce n’est pas rendre un service à l’enfant de lui conférer un statut de domination en obéissant à ces moindres désirs, surtout lorsque ceux-ci expriment des besoins inutiles. Quand l’enfant sera confronté à la société, dans un premier temps, il se sentira au-dessus des hommes en déclarant objectivement sa vanité et son emprise. La suite, l’incapacité d’échapper à la réalité de la vie citoyenne le comprimera à ressentir qu’il se situe en dessous des hommes.
Tom intériorisera un sentiment de haine envers ses parents, responsables de manquements affectifs aux conséquences comportementales importantes, mais cette pensée négative néfaste contrarie la douce tranquillité. La transition du jugement s’amorçait pour comprendre les causes de ce désarroi émotionnel ancien, et le hasard favorisa cette investigation ambitieuse, en recueillant certaines informations sur les vies de sa mère et de son père. Il détenait peu de connaissances réelles sur le passé de ses parents, le père était breton et ne montrait aucun contact entretenu avec sa famille d’origine. Situation surprenante et peu conventionnelle, l’ascendance maternelle fut éclaircie quand sa sœur renseigna Tom sur la véritable identité du père de sa mère — celle-ci était une demi-sœur par rapport à une sœur et un frère —, ce personnage détestable habitait à cinq cents mètres de la maison familiale. Électron libre et curieux de tout, il se souvint qu’en empruntant un chemin sans issue, il arrivait devant un portail et qu’en observant dans les interstices élaborés par le vieillissement du bois, il apercevait un homme âgé au teint pâle. Ce vieillard présentait un visage creusé par les rides de l’amertume, une expression triste et lugubre, une pensée ternie par le regret, assis sur une chaise auprès de cette ferme proche du domicile familial. Il ignorait que c’était son grand-père responsable d’avoir souillé de ce sang impur ses petits‑enfants illégitimes de la famille. L’éclaircissement jaillit sur le souvenir de cette mère hypocondriaque, envahi par un amour possessif et dévoré par la haine féroce et récurrente nourrie par l’abandon de son créateur. Tom deviendra une cible pour recevoir les flèches du mal. Ce délaissement macabre et injuste la rongeait, elle ne cessera de se plaindre afin d’attirer l’attention et de récolter quelques bribes de bienveillance. C’était une femme blessée dont la plaie saignera toute son existence, et la souffrance vécue du rejet l’empêchera de jouer le rôle véritable de mère telle que la responsabilité d’élever un enfant l’exige. Tom avait amassé quelques renseignements succincts sur le passé du père, subodorait qu’il laissait remonter les souvenirs de sa mère alcoolique et de la fin suicidaire de sa sœur, et aucune information n’étayait sa relation avec l’alcool dans sa jeunesse. Devenu adulte, il se lança dans la quête de ses racines, il ira sur le lieu de la naissance du père, il découvrait un village breton cerné par une végétation dense et intimidante, refroidi par une sensation d’étouffement. Il parcourra les tombes du cimetière local en vue de trouver les noms de quelques ascendants, mais sans succès, ce village n’était pas à coup sûr l’endroit de vie du père. Tom entreprit des recherches afin d’éclaircir les zones d’ombre mystérieuses qui entouraient son passé, et elles aboutirent à l’organisation d’une rencontre avec un cousin éloigné. Cette petite personne vivait en colocation, il conduisit Tom vers un bar pour rejoindre son amie, apparemment, celle-ci résidait dans l’asile psychiatrique situé de l’autre côté de la rue. Après avoir consommé un café, des verres de vin furent commandés, Tom comprit qu’une déchéance humaine se dessinait devant ses yeux embués par l’émotion, un avenir assombri par une consommation alcoolisée excessive en complète corrélation avec leurs états de désespérés. Après une rencontre épisodique avec son père, en racontant cette entrevue, celui-ci lui relata que ce cousin battait ses parents. Il n’entreprendra pas de nouvelles recherches, intimidé par la crainte d’affronter des malheureux anéantis par des existences sombres. La satisfaction de sa curiosité nécessitait des recherches encadrées de dispositions contraignantes, et le risque de déterrer la vérité entretenait le doute et l’appréhension de réveiller les vieux démons, et que cette obstination aveugle engendre des sentiments de pitié et de tristesse. Ces moments furtifs sur les terres d’origine du père firent comprendre à Tom la volonté de celui-ci d’oublier peut‑être son passé, vécu dans une atmosphère de résignation, et troublé par des excès d’alcool répétés. La coexistence avec de pauvres gens devenait difficile dans un isolement social dépravé, pour conclure que le père était une bête humaine blessée dont les réminiscences de sa vie antérieure contribueraient à ce qu’il s’évanouisse vers une voie intérieure impénétrable. Les prémices de l’union de ces deux êtres meurtris répondaient peut-être à la maxime : « Qui se ressemble s’assemble ! » Tom ne retenait que le père de consistance intelligente, et se consolera de cet héritage neuronal unique. La mère lui transférera une énergie vigoureuse, et ces gènes parentaux lui donneront la force pour affronter sereinement tous les défis et les combats qui lui seront proposés dans un futur proche. Ces enfances difficiles et contraintes combinent les ingrédients contingents du soin dont un enfant éduqué devrait bénéficier, mais elles avaient procuré un rapprochement et une compréhension et cette fusion spirituelle réussie les menait à vouloir s’unir en se mariant. Les cicatrices du passé ne s’effacent pas sans effort, les ignorer pour un temps est possible, mais certains événements de la vie peuvent faire resurgir des images oubliées. Cette hypothétique occurrence les obligeait de se cantonner dans des positions de repli, en bâtissant une ligne de rupture qui interdisait toute relation bénéfique. Ces deux-là, qui s’étaient aimés probablement, ne parlaient plus la même langue. La mère exhumait sa sensibilité et sa compassion de manière outrageuse dès qu’un membre de la famille exhalait un cri de douleur. Elle voulait accaparer ce supplice à elle‑même et intérioriser une détresse inutile et abjecte en jouant une scène théâtrale de façon impudique, à tel point qu’elle importunait son entourage de son outrecuidance. C’est par la philosophie que nous traduirons cette comédie incongrue, et citer que l’homme civilisé se conforme aux lois de la nature. Il reste que ce sentiment universel de la pitié concourt à réfuter toute situation de souffrance chez autrui en lui confessant de la commisération.
Pour comprendre et imaginer ce qui définit le concept de l’enfance idéale, examinons la relation « père enfant » et ce lien de convention que l’ascendant s’engage à la conservation de sa progéniture. L’enfant ne détient pas les capacités à son autonomie, et il est soumis à la contrainte de l’obéissance. Admettre que cette règle de vie doit s’exécuter dans une version minimale et indispensable de l’alimentation, du soin, de la protection, affadit l’éducation. Ce serait envisageable dans un cadre humain, proche de la nature, sauf que l’enfant sera projeté à terme dans une société aux exigences virulentes. Il subira une compétition économique féroce glorifiée et amplifiée jusqu’à l’épuisement des individus, il sera aliéné à un contrat de travail dont la substance irritante établit une relation de subordination entre le salarié et son employeur. Dans ce sens, afin de donner le maximum de chances à son enfant de réussir sa vie professionnelle, celui-ci doit recevoir l’affection et l’attachement de ses parents pour qu’il se structure dans un climat de confiance. Cette bienveillance le disposera à ignorer la méfiance, car la distanciation physique atténue l’intensité des rapports avec autrui, évitera les écueils de la vulgarité et de la stupidité fécondés par un caractère de réserve qui dissimulera ses sentiments. La mère dénaturée prédisposera l’enfant à souffrir de l’abandon, et quand les devoirs exigent la réciprocité, s’ils s’avèrent déficients d’un côté, ils seront négligés de l’autre. L’enfant doit aimer sa mère avant qu’il n’en ressente l’obligation. Si la voie du sang ne se fortifie pas par l’habitude et les soins, elle s’éteint dans les premières années, le cœur meurt pour ainsi dire avant même qu’il s’éveille. Le voilà dès les premiers pas hors de la nature. L’enfant doit jouer avec ses amis et pratiquer un sport de préférence collectif, afin de développer son instinct de sociabilité en se mesurant physiquement et moralement aux autres, pour se connaître et atténuer un amour-propre sujet à des désillusions ultérieures. Les parents peuvent inscrire leurs enfants dans des clubs de sport pour leur inculquer le goût de l’effort. Le futur de l’imaginaire crée le fantasme que ces progénitures auront l’impression d’avoir tout à portée de main avec leurs smartphones, la vérité, c’est que la vie se révèle difficile et rien n’est acquis dans la vie. L’exercice régulier de son corps rendra l’enfant robuste et sain en lui procurant les forces destinées à supporter la culture de l’intelligence ; le travail, l’action, les courses, les cris, le mouvement continu construiront un homme vigoureux, non démuni de raison. Le suivi de la scolarité doit faire preuve de constance et le temps s’avère utile pour parfaire une instruction évolutive. Cette régularité studieuse permettra d’accéder à un niveau intellectuel élevé, et ainsi envisager favorablement l’admission dans des établissements d’études supérieures. Si l’étudiant motivé s’applique à ces études avec ardeur, il aura toutes les chances d’obtenir un diplôme, véritable passeport dans une société à tendance élitiste. La programmation des cours particuliers représentera une aide scolaire profitable pour vivre un parcours pédagogique réussi. L’apprentissage des langues internationales le plus tôt possible lui apportera également une aisance pour assimiler les mathématiques. Cette science dure mérite de consacrer des efforts en vue d’acquérir sa connaissance, bien plus préférable que d’ignorer ses paradigmes, et elle entraînera le cerveau à la réflexion basée sur une méthode rigoureuse. Les excursions effectuées à l’étranger affirmeront une ouverture d’esprit, une facilité pour retenir le langage du pays par immersion, et la maxime : « les voyages forment la jeunesse », reflète une réalité et un atout. La participation à des stages d’activités sportives, la voile par exemple, bénéficiera au développement de l’enfant. Des organismes responsables gèrent ces centres de formation, homologués par les institutions administratives de la jeunesse et des sports, et garantissent de dissiper l’inquiétude parentale. L’éloignement de son domicile contraindra l’adolescent à se maintenir en état d’autonomie. Ces recommandations se refusent pour objectif d’établir l’exhaustivité des éléments et des préceptes de la bonne éducation, mais de réfléchir aux manières et aux méthodes favorables à l’épanouissement de son enfant. Contribuer à l’équiper de toutes les armes et à faciliter l’apprentissage des domaines intellectuels, physiques et moraux, afin qu’il puisse faire face à tous les défis et difficultés auxquels il sera confronté. L’investissement supporté par les parents sur un plan matériel ne s’assimilera pas à une pure perte. Un enfant bénéficiant d’un confort financier, procuré par le privilège d’exercer des professions rémunératrices — le succès des études obtenu par le concours de capacités intellectuelles infère à sélectionner des métiers enviés —, celui‑ci par gratitude peut rendre la fin de vie de ses ascendants proches, la plus douce envisageable. Il prendra soin de ses parents, il choisira des résidences spécialisées reconnues humaines qui offrent de multiples services sociaux et médicaux, et permettent d’assurer un véritable suivi des personnes, dont l’accès relève d’un coût élevé. Cette carence ne signifie pas que l’enfant est condamné à l’échec, s’il ne se conforme pas complètement aux préceptes définis. Un enfant désemparé peut émerger dans un univers hostile et néfaste, si aucun de ceux-ci n’est observé. En milieu professionnel du droit (avocats, notaires…), l’éducation procède à un investissement indispensable. Cette intention pédagogique est estimée au sein des couches basses comme un coût, et la seule chose qui importe, se plaît à livrer au plus tôt la progéniture au monde du travail afin qu’elle se suffise à assurer sa conservation.
Les concepts de « L’enfance perdue » et « L’enfance idéale » mis en exergue, bien que cette démarche incertaine reste inachevée, elle demeure une propédeutique pour mieux appréhender la connaissance de l’éducation des jeunes. Les adultes réagissent différemment aux circonstances qui les affectent, et des enfants confrontés à des contextes délicats peuvent construire une famille et se consacrer corps et âme à leurs progénitures. Ils peuvent répandre le bonheur et la sérénité, démontrer un investissement dans l’éducation, assurer une présence continue, alors qu’ils manquaient cruellement d’affection, et d’attention, de la part d’adultes trop occupés d’eux-mêmes. On peut s’interroger sur la nature de l’événement déclencheur de la fugue, subodorer que les motifs et les raisons sont ancrés dans le subconscient, et que le départ est programmé par instinct. Le parcours enfantin, hétérogène et l’adolescence difficile et tourmentée s’unifieront pour former le désir de fuite, auquel Tom cédera. Acculé au désespoir, il fuguera en conservant le souvenir d’une enfance pourrie, il regrettera d’avoir passé trop de temps à subir les excentricités de la mère toxique et du père alcoolique, une atmosphère évanescente délivrera le sentiment de l’absence d’amour, la manifestation du désintérêt total, et du manque de confiance. On ne peut se soustraire à la relation qui existe entre les causes et les effets, et s’applique de façon universelle.
