Tom avait oublié les motifs d’un retour fugace vers sa famille qui avait déménagé pour rejoindre une ville de taille moyenne située dans le centre du pays, conséquence de la mutation du père. Cette période devait suivre l’expérience vécue au sein de la secte de Moon, car sa sœur lui rappela, quelques années plus tard, avoir reçu un écrit d’une vingtaine de pages, et cette exégèse textuelle fade proclamait l’amour du prochain. Il avait omis le contenu de cette relation épistolaire furtive, il se souvenait juste avoir offert, à ses parents avant son départ, un cadeau en signe de remerciements de cette rapide entrevue sans lendemain, matérialisée par une horloge. L’effet « Mooniste », de toute évidence, avait lavé le cerveau de Tom et enterré le passé générateur de pensées haineuses et les souffrances immémoriales, et transportait les adeptes vers une dimension spirituelle décorrélée de la réalité. Cet apostolat singulier diffusait un brouillard dans l’esprit afin de diluer les gémissements et les malheurs du passé. Des souvenirs rappelaient ce cadre de vie bien trop tranquille, dont les villes de province s’accommodent. Il accompagnait son jeune frère qui devait disputer un match de football, un privilège dont il n’avait jamais bénéficié, et le regret se teintait d’amertume par le sentiment d’injustice inspiré par la privation de ces moments d’efforts physiques partagés avec ses camarades d’enfance. Ces activités sportives collectives développaient les valeurs de sociabilité. Tom ressentait quand il traversait cette période troublée de l’adolescence tourmentée qu’une belle unité régnât durant son absence ; en fait, ses parents ne l’appréciaient guère, et le toléraient avec modération, peut-être par le fameux « complexe d’œdipe ». Le souvenir de la grand-mère venue spécialement pour voir son « chouchou » comme elle aimait souvent rappeler cette sornette. Cette entrevue surprenante, sans lendemain, alors qu’il absorbait le choc psychologique de l’aventure spirituelle, a exercé une influence importante sur son évolution professionnelle, car le père, lorsqu’il n’était pas imprégné de sa folie alcoolique, démontrait son intelligence. Il avait déniché une formation professionnelle des adultes qui réjouissait Tom et avait hâte d’apprendre le métier d’électricien d’équipement industriel. Ce stage, trouvé par le père, prouvait que l’équilibre guidait la vie, une instance divine s’appliquant à y apporter cette substance dans chaque individu ; cet apprentissage d’un métier garantissait l’évolution socioprofessionnelle de Tom. Était-ce que la motivation de cette proposition de nature incongrue émise par le père avait pour objectif de se laver de tous les tourments infligés à son fils renié ? Une réflexion plus profonde en regard de l’intelligence de l’homme, subodorait que celui-ci avait envisagé un retour éventuel de Tom. La solution de ce stage permettait de le réexpédier vers un centre de formation éloigné du domicile familial. Et qu’après la fin de ce stage, il puisse voler de ses propres ailes et ne plus jamais revenir à la maison, afin que cet alcoolique invétéré puisse continuer à s’abreuver misérablement. Cette stratégie pernicieuse le tranquillisait qu’aucun élément perturbateur n’entrave son addiction régulière. La réponse se situait dans la question par l’évidence que la dernière explication s’imposait. Cet instant court se révélera capital, car l’apprentissage d’un métier offrira la chance de s’extirper du milieu des travailleurs non qualifiés et d’envisager sereinement une progression professionnelle. Durant cette rencontre familiale spontanée, Tom découvrait une atmosphère paisible bien loin des tumultes antérieurs, bien que cette perception soit à relativiser et que ces sentiments soient déconnectés de la vérité quotidienne.
Cette formation de neuf mois était dispensée dans un centre destiné à l’apprentissage des métiers techniques et disposant d’infrastructures de restauration et d’hébergement. Ses collègues stagiaires sympathiques venaient d’horizons différents, une ambiance agréable régnait en compagnie de gens simples, agrémentée de quelques instants de rigolade. Une poche en plastique en flammes glissées sous le coffret électrique d’un comparse, quand celui-ci actionna l’interrupteur de mise en marche, pour vérifier la qualité de son « montage câblage », déclencha un immense éclat de rire général. Tom partageait ses moments de loisir avec des amis dont certains venaient des îles de la Réunion et de la Nouvelle‑Calédonie. L’alcool occupait une place importante dans ces contrées et les possibilités de distractions étaient limitées. Tom disposait d’un excellent bagage technique, il aborda les parties théoriques sans difficulté et il appréciait les travaux pratiques. La fin du stage se concrétisa par la délivrance d’un certificat de formation professionnelle de Niveau V, qui attestait une légère ascension sociale, mais combien déterminante ! L’apprentissage d’un métier manuel joue un rôle primordial, car il permet d’organiser le mouvement de ses mains afin de fabriquer des objets ou accomplir des tâches de mise en service d’installations et d’équipements. L’expérience apporte une habileté estimable à l’homme et l’artisan peut porter cette compétence dans quelques lieux qu’il soit et être reconnu en tant que tel, ce talent consent à subvenir à ses besoins.
L’investissement de l’état pour former ses citoyens ne répond pas à un objectif philanthropique, l’homme dans la société se conforte dans une relation d’interdépendance en bénéficiant du travail d’autrui, et ces professionnels offrent leurs expertises dans un domaine que celui-là n’a pas. La logique immanente de la solidarité infère qu’à son tour, il se félicite d’apporter sa pierre à l’édifice social en effectuant des tâches dans sa spécialité, et cette collaboration étoffe un savoir-faire indéniable. Et, déduire que l’oisiveté devient un fait condamnable, bien que la réalité du chômage contrarie cette théorie abusive. Tom chercha un emploi d’électricien et il trouva un poste présenté par une entreprise de travaux publics, le but modeste proposait d’intégrer une équipe dont la tâche avait pour objectif d’alimenter électriquement un hôpital. Le lundi matin, Tom arriva sur le chantier et le chef opérationnel vint vers lui avec un marteau‑piqueur entre les mains. Le bricolage des « montages câblages » dans l’armoire électrique du poste de distribution, dont les techniques et le savoir‑faire furent enseignés durant son stage, réclamait le prérequis de la fourniture de l’alimentation à cet équipement intermédiaire, en lui apportant les câbles électriques posés dans des tranchées creusées par la main de l’homme. Tom soulevait à peine cet engin de démolition, mis en branle sous pression pneumatique, qui répercutait des secousses dans tout le corps. Cette situation romanesque le laissait abasourdi, il n’osa pas avouer qu’il n’avait jamais touché cet instrument de malheur, et le chef constatait le peu d’efficacité de son subalterne inexpérimenté. Son responsable confia que lui-même quand il reprenait cette activité peu réjouissante, la productivité se mesurait réellement après un temps d’adaptation. Un changement d’outils fut proposé à Tom après avoir fissuré la couche de bitume collée à la route, et il reçut dans les mains une pioche, machine plus facile à manier que le marteau-piqueur, mais ce travail physique, harassant et éreintant, l’épuisait. À ce jeu diabolique de mutilation de la nature, il ne prévalait pas de son avantage, la performance retenue se chiffrait en mètres parcourus et la tricherie n’était pas conviée lorsque le verdict était révélé. Un ancien légionnaire, couvert d’un manteau de ses dernières campagnes militaires, travaillait quand la nécessité se manifestait par le besoin d’argent. Si le matin, les deux manœuvres occupaient une position identique, à la fin de la journée, Tom devait utiliser des jumelles pour le discerner, tant ce travailleur occasionnel démontrait une efficacité incroyable. Trois jours passés, il était lassé de cet exercice infernal, les contraintes physiques pesantes et les mouvements redondants désintégraient son corps. Alors il informa le directeur de sa démission, en précisant qu’il ressentait une offense, qu’on lui confia cette tâche inadaptée à ses compétences. Le supérieur hiérarchique lui répondit par une pirouette de prôner la patience, car la récompense de la phase de câblage arriverait. Son esprit perturbé évoquait les réminiscences obscures des effets du maniement de ce marteau destructeur, qui contraignaient le corps à se contorsionner et le soumettre à des tremblements répétitifs, et réduisaient l’habileté manuelle de Tom. Il doutait que son corps reflète un état physique qui lui permettrait de dénuder des fils, de les regrouper, de les glisser dans une goulotte, de visser, etc. Si cet homme était un pêcheur, après avoir appâté la rivière, ne jugerait-il pas le poisson ingrat, après avoir tiré la ligne, et que celui-ci, nourri et pendu à l’hameçon, s’échappa.
Tom devait ajouter cette expérience frustrante à la liste des désillusions, mais il ne se découragea pas et dénicha un emploi d’électricien du bâtiment dans une entreprise. Le but visait à réaliser des travaux d’installations électriques dans des maisons en construction réparties dans des lotissements, ainsi que dans une future résidence de retraite qui représentait un chantier plus important. Une équipe réduite se déplaçait dans une petite fourgonnette, composée d’un responsable et d’un apprenti qui occupaient les deux sièges à l’avant du véhicule, ce qui obligeait Tom à demeurer parmi les outils et les accessoires. Tom croisait les doigts pour que le conducteur n’entreprenne pas de freinage d’urgence, de manière à éviter une percussion de l’arrière par un véhicule, sinon, risquer de se faire embrocher par les tournevis et les perceuses. Le souvenir restait vivace de ces périodes froides quand il enfilait son « bleu de travail » humide, les portes et les fenêtres ne couvraient pas les bâtiments, le vent s’engouffrait avec fougue et procurait un réveil matinal brutal. Un accrochage se produisit entre un carreleur payé à la tâche et des plombiers introduits dans une salle de bains dont la surface carrelée présentait encore un aspect suintant, et ces intrus abîmaient la belle œuvre du poseur de carreaux. Les invectives prenaient naissance au moment du repas dans le restaurant alors que les travailleurs déjeunaient, elles se poursuivaient l’après‑midi, et le dénouement des hostilités s’achevait par un nez ensanglanté du carreleur. Par bonheur, ces incidents arrivaient rarement, mais soulignaient un contexte professionnel compliqué pour ces travailleurs rétribués à la tâche. Tom apprenait vite, et il héritait de la responsabilité d’évoluer seul à intervenir dans les pavillons. L’isolation des combles représentait une tâche moins agréable, qui consistait à dérouler des plaques de laine de verre dans des greniers exigus et de faible hauteur, et obligeait le corps à se tordre dans des positions inconfortables. La manipulation de ce matériau isolant thermique générait une poussière dont les particules indésirables s’immisçaient dans la peau durablement, et les opérations de grattages et les prises de douches n’effaçaient en rien ces picotements.
Voyant peu d’évolution significative dans cette ville peu animée, l’alcool consommé chroniquement par une population laborieuse pour échapper à l’ennui procurait un sentiment de dépit. Après deux mois à exercer le métier d’électricien, Tom prit la décision de revenir vers Paris, muni d’un certificat de qualification professionnelle en poche, pour s’embarquer dans de nouvelles aventures.
