De retour à la capitale, Tom s’empressa de rejoindre le centre d’hébergement où il avait séjourné lors de son escapade précédente, en espérant qu’une chambre lui soit octroyée. Mais le gérant, surpris de revoir un ancien résident, expliqua à Tom que l’objectif assigné à cet office public requérait d’établir un tremplin vers l’avenir que devaient emprunter les jeunes égarés comme lui. Ce marchepied social était offert aux jeunes provinciaux, pour qu’ils se soumettent à la réalisation du projet exaltant de trouver un travail et un logement, et n’incarnait nullement le refuge d’un domicile fixe. Tom acquiesça en regrettant que l’erreur ou l’échec ne fût pas autorisé, et par dédommagement le charitable gestionnaire de l’établissement l’orienta vers un autre foyer de jeunes travailleurs, localisé dans le même arrondissement. Sa récente formation, bien que celle-ci le plaçait dans les échelons inférieurs des catégories socioprofessionnelles, permit de décrocher un emploi de « monteur câbleur » dans une grande entreprise. Il câblait des châssis équipés de transformateurs de tensions, destinés à compléter les installations des locomotives électriques. Un capitaine retraité de l’armée dirigeait le département, c’était l’époque également où siégeaient d’anciens officiers aux postes de directeur des ressources humaines. Par chance, les licenciements ne constituaient pas le triste apanage en ce temps-là, car les entretiens préalables à l’annonce de la sentence auraient laissé un goût amer aux salariés convoqués. Les conditions de travail satisfaisantes et l’ambiance calme ne pouvaient effacer la lassitude de la tâche répétitive à la longue, qui motivait Tom pour s’esquiver et vivre une autre aventure professionnelle en tant qu’électromécanicien afin de dépanner des machines à café. Les modèles les plus répandus adoptaient le principe suivant : une chaudière au gaz contenait de l’eau dont la montée en température produisait une vapeur, qui générait une pression utile pour extraire un jus de café. On constatait l’émergence de nouveaux équipements basés sur le concept technique de l’électromécanique. Ces dernières machines concurrençaient les systèmes classiques, que Tom devait faire fonctionner, dépanner et entretenir. Cette petite entreprise imposait des conditions de travail difficiles pour la personne chargée de détartrer les chaudières, qui devait plonger ces récipients dans des bacs remplis d’acide. En raison d’une ventilation insuffisante, son corps était soumis régulièrement aux effluves diaboliques émis par la réaction chimique de la décomposition du calcaire. Ce condamné du monde industriel semblait s’amaigrir de jour en jour, et les arrêts de travail répétitifs ne pouvaient ralentir la progression de déclin physique. Chaque dépanneur utilisait une camionnette pour buter contre les embouteillages parisiens, se garer en double file et se glisser derrière les comptoirs pour bricoler les machines à café, afin que celles-ci produisent un jus noirci fort apprécié. Un moment rocambolesque quand la gérante d’un bar s’absenta et attacha la laisse du berger allemand au tiroir-caisse, et ce compagnon si proche n’inspirait pas confiance au brave Tom. Lorsqu’il eut besoin de nouveaux outils, et qu’il devait quitter le bar pour rejoindre la fourgonnette, cette sortie intempestive fut contrariée, il fut obligé d’opérer un repli frileux et de subir le regard menaçant du chien de garde. Tom avait souscrit un contrat à durée déterminée de six mois, et un homme organisait les visites chez les clients, adepte de bons pâtés du sud-ouest, prouvé par la corpulence épaisse de ce petit chef. Ce responsable l’avertit que l’aventure était terminée en écourtant la période réglementaire de trois jours, définie par son contrat à durée déterminée. Il alla saluer ses collègues en énonçant l’irrégularité flagrante du non-respect contractuel, mais un ami du foyer d’accueil dont Tom avait facilité l’embauche lui conseilla de se rendre à l’inspection du travail. Il suivit ces recommandations et après qu’il eut connaissance de ses droits, il retourna voir le coupable adepte du comportement amoral. Il lui suggéra poliment de se conformer au respect du cadre légal afin d’éviter que les inspecteurs du travail effectuent une visite de contrôle. L’affaire fut réglée promptement. C’était la première action de rébellion dans le but de faire taire une injustice.

Ensuite, Tom trouva un poste d’électromécanicien pour assurer la maintenance et l’entretien des installations électriques d’une grande tour localisée dans le quartier de La Défense, ensemble immobilier majestueux et propriété d’un groupement d’assurances. Cet emploi était payé correctement, et les rondes à mener pour effectuer des relevés de mesures, les découvertes et l’ampleur des installations électriques, de distribution, de climatisation, et de groupes électrogènes, suscitaient un intérêt technique immédiat. La compagnie de personnels chevronnés valorisait cette expérience professionnelle. L’organisation du travail en équipe planifiait des cycles de cinq semaines, dont une période était située entre quinze heures et vingt-trois heures. Cette dernière octroyait la possibilité de goûter à la vie nocturne des quartiers animés dont la pudeur naturelle de Tom empêche de narrer. En effet, un univers nouveau se dévoilait après que les prolétaires, fatigués de leurs épuisantes journées de services et apathiques dans des transports en commun bondés, aient rejoint leurs lointaines banlieues. Les souteneurs réapparaissaient à la surface, pour étaler une activité économique distincte sur les pavés libérés. Un espace de culture différente, de spectacle, de jeux, de défis, de plaisirs, le monde de la nuit et le monde du jour n’offraient rien de comparable. Bien que ce travail présentât quelques bons côtés, le travail de nuit déstabilisant sur le plan de la santé, accentuait le désir de Tom d’améliorer sa spécialisation, il démissionna.

Tout en flânant, Tom découvrit une annonce de recrutement d’un électricien, proposée par une agence d’intérim afin d’entretenir les installations électriques d’une usine qui fabriquait des équipements techniques pour les constructeurs de véhicules. Tom rejoint le site industriel occupé en grande partie par des machines-outils : fraiseuses, tours, perceuses, systèmes plus sophistiqués techniquement. Un local regroupait les « ajusteurs outilleurs » placés au sommet de la hiérarchie professionnelle, et affectés de la responsabilité noble de concevoir et de développer les outils utilisés à la réalisation des pièces. C’était l’époque de la valorisation du travail manuel, cette reconnaissance professionnelle gratifiante motivait les salariés et concédait aux ouvriers qualifiés d’exercer leurs talents, et la production de nouveaux objets récompensait leurs implications et leurs compétences, par la satisfaction du devoir accompli. Cette confrérie laborieuse se sentait utile et ne rechignait pas pour se rendre à son lieu de travail, encouragée par l’intérêt des tâches dont elle se réjouissait de s’acquitter. Le chef de l’atelier de soudure vint vers Tom et son responsable, et il les informa que la défaillance du système de ventilation avait provoqué l’arrêt de travail d’un soudeur. Cette intervention décrivait bien les conditions de travail, sources exogènes à des problèmes de santé pour les travailleurs confrontés à des risques permanents. Son supérieur demanda à Tom de changer une ampoule, une obligation de la vie courante accessible à tout être humain. Mais dans un local industriel, le projecteur de lumière se situait à trente mètres de hauteur, l’ampoule avait un diamètre de cinquante centimètres et pesait trois kilogrammes. Cette opération consistait à dérouler une échelle de quarante mètres. Le sommet de ce dispositif, mis en place pour divertir les travailleurs par un spectacle de cascade, prenait appui sur quelques centimètres proposés généreusement par un morceau de ferraille dissimulé sous la toiture. La rampe d’escalade acrobatique faisait un angle de quarante-cinq degrés avec le sol, traçait sur l’axe vertical et horizontal, dans un cadre à deux dimensions, un triangle de la mort, et surplombait les machines‑outils. La pratique de l’alpinisme au service de la réparation défiait l’existence, représentait un exploit sportif à accomplir dans un cas favorable ou une intervention chirurgicale en urgence dans un cas contraire. Le chef électricien observait le teint blême de Tom et sentait une odeur d’humidification, l’effet d’un ruissellement de sueur continue évacuée par ses sous-vêtements. Par chance, il était un adepte de motocross et jouissait d’une réputation locale de casse‑cou, et il se chargea de faire le travail. Ce sauveur émérite avait remplacé l’ampoule accrochée à une poutrelle située à une hauteur vertigineuse, et cette démonstration réalisée en toute sérénité impressionnait Tom. Mais il s’inquiéta que cette expérience se renouvelle. L’incertitude et l’appréhension qu’on lui propose de jouer le rôle du cascadeur le submergeaient. La crainte d’affronter de nouveaux dangers et la manifestation du sentiment d’humiliation inspiraient des considérations perturbatrices qui le préoccupèrent, au point de mettre fin à sa mission. Il quittait cette entreprise en sortant par la grande porte, il baratinait sur des défis d’envergure différents qui l’attendaient sur des plates-formes de forage utilisées pour l’exploitation des gisements pétroliers en mer du Nord, et qu’il côtoierait d’autres risques que le simple changement d’une ampoule.

L’emploi suivant enrichit la liste des contrats à durée courte d’une nouvelle inscription, avait vocation à la maintenance d’installations de groupes électrogènes, une activité industrielle gérée par une entreprise de taille moyenne. Ces monstres mécaniques, entreposés dans les sous-sols d’hôpitaux et des bâtiments publics, demandent des entretiens qui s’avèrent indispensables au bon fonctionnement de ces systèmes techniques. Les travaux préventifs se réduisaient à vidanger l’huile des moteurs, changer quelques pièces, contrôler l’état des batteries et dépoussiérer les armoires électriques. Un travail de routine et physique, car Tom aidait le mécanicien à porter des bidons d’huile de grande capacité, favorisait une indépendance, mais ne présentait pas un immense intérêt technique. Quelques événements vinrent animer le quotidien ; l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de gauche surgit comme par enchantement — cette ascension historique au sommet de l’état induisait davantage une légitimité de prétentions — et les revendications exprimées par Tom et quelques salariés produisirent une collusion innocente. Au sein même de la direction de l’entreprise, dans la soirée, Tom et ses acolytes occupaient toujours les locaux. Devant la surdité évidente et exaspérante montrée par les dirigeants de l’entreprise, le représentant du syndicat à tendance révolutionnaire proposa démocratiquement d’envahir les locaux de la société. Cette suggestion alléchante fit réagir rapidement l’autre représentant du syndicat adepte des consensus, qui bondissait et agitait les bras dans un mouvement désordonné pour fustiger cette proposition virulente. Mais le vote qui suivit à main levée déclara que le siège était conquis et la mise en place de chaînes condamna les portes d’entrée. Un directeur fut détaché pour éviter que des fouilles bureaucratiques dénichent quelques entourloupes financières, et cohabitait avec les insurgés durant les quinze jours de cette séquestration amicale. Ensuite, l’urgence commandait l’élaboration d’une stratégie offensive afin de faire plier la direction pour entamer des négociations dans un cadre plus avantageux. Une tournée des grands ducs fut organisée pour visiter les centres d’incinération des ordures ménagères, gérés par peu de personnes, et les inciter à agir. Le blocage de ces sites conférerait une aide précieuse pour la mutinerie en marche, le mouvement contestataire soutenu par cet appui indirect entraînerait que la paralysie de cette activité faciliterait les négociations avec la direction de l’entreprise. Les collègues de Tom intervenaient dans les installations de chauffage et de climatisation des immeubles de la région parisienne, et ils émirent l’idée de déréguler la température de l’eau chaude, en la maintenant à un niveau proche de l’ébullition. Cette action radicale ne recueillit pas l’unanimité. Une vague d’émotions submergeait les pères de famille intégrés dans l’équipe rebelle, en imaginant la surprise des mères, qui agissaient avec délicatesse pour plonger leurs enfants en bas âge dans la baignoire, et à la fin du bain, de découvrir avec une stupeur profonde que des écrevisses gisaient dans leurs mains. La fin du siège marquait le dénouement de l’histoire et après avoir échangé avec des insurgés, Tom et ses compères apprirent qu’ils subissaient une exploitation répréhensible, car leurs salaires se situaient en dessous des minimums de leurs catégories professionnelles. Ils entreprirent des démarches motivées auprès de la direction afin de réparer cette injustice et de mettre un terme au non-respect de la réglementation légale ; celles-là furent couronnées rapidement de succès. Un week-end, Tom assurait l’astreinte et il portait un système d’alerte pour intervenir éventuellement à la suite de l’appel d’un client. Il se trouvait à consommer quelques boissons avec des amis, et le ton sonore montait au fil de la soirée à tel point qu’il couvrit l’émission d’un signal peu audible dans ce brouhaha, que Tom n’entendit pas. Son responsable le convoqua et ne manqua pas de citer les faits irresponsables et préjudiciables au service, et lui expliquait les conséquences de cette bévue monumentale, au risque de perdre tous les contrats des hôpitaux de Paris. Ce manquement au respect des règles et des devoirs fut constaté, et un entretien final fut organisé avec le représentant du syndicat, adepte des consensus, qui lui conseilla de quitter l’entreprise. Une inscription de son nom en rouge, en tant que : « insurgé », dans la liste noire des salariés indésirables, probablement, appuyait ce jugement hâtif. Tom ne conservera aucune rancune et adhérera quelques années plus tard à cette organisation syndicale.

Une séance de remerciement ne mérite pas une appréciation négative immédiate, car elle peut éviter de s’enfermer dans un carcan indestructible qui empêcherait la progression, et de se retrouver coincé comme dans une voie sans issue. Cette séparation brutale peut permettre de rebondir, tel ce stage de formation professionnelle des adultes : « Agent de maintenance en matériel de traitement de l’information », fondait une évolution pleine de promesses pour Tom. Un syndicat proche des orientations sociales insufflées par le gouvernement en place gérait ce centre d’apprentissage, qui avait pour objectif de former des techniciens, leur apporter les connaissances théoriques qui étaient mises en application par le biais des travaux pratiques, pour qu’ils réalisent les opérations de maintenance, dépannage et entretien des ordinateurs. Cette nouvelle technologie récente entrevoyait avec optimisme l’avenir, dont la progression accélérée impacterait les sociétés dans tous les domaines d’une manière profonde.

L’esprit de Tom bel et bien tourné vers le repli intellectuel savoura les cours enseignés par des professeurs compétents dans les matières : électronique, informatique, logique, il s’enthousiasma des travaux pratiques destinés à assimiler les concepts et principes théoriques expliqués. Les instructeurs prouvaient leurs qualités pédagogiques qui s’enrichissaient d’un engouement contagieux, et les stagiaires de nationalités diverses étaient motivés, après avoir compris que cette formation représentait le meilleur outil pour réussir à s’intégrer dans le pays d’accueil. Cette synergie collaborative imprima une excellente ambiance dans le groupe, et pour chacun l’occasion de saisir la chance de connaître une véritable évolution professionnelle. Quelques sorties parisiennes avec des collègues renforcèrent l’amitié en développant des liens sociaux et créaient une osmose collective, l’attention réciproque se généralisant. Que de souvenirs agréables, tels que ce barbecue organisé par un formateur dans sa demeure, alors que la mère d’un stagiaire marocain préparait le repas ! Ce repas copieux nécessitait l’élaboration d’une logistique afin de transporter les grandes gamelles abondamment garnies de pois chiches, légumes, moutons, merguez et morceaux de poulets. Tom vécut ce moment magique de convivialité, baignant dans une atmosphère cosmopolite agrémentée de la douceur et de la tranquillité octroyées par un cadre campagnard paisible. Cette période prolifique encourageait la vitalité du monde du travail qui regorgeait d’offres d’emploi, et induisait un regard positif de l’immigration, jugée nécessaire pour la croissance économique du pays. De nature disponible pour la pensée imaginaire, Tom acquit des connaissances techniques utiles et indispensables pour comprendre les principes de fonctionnement appliqués aux machines de traitement de l’information, désignation employée à cette époque. Cette formation de longue durée permit à Tom d’atteindre un niveau scolaire de fin d’études secondaires. L’excitation intellectuelle ressentie amorça également une ambition de réussir professionnellement et l’envie frénétique de satisfaire son besoin de savoirs. Cette motivation le convia à s’inscrire au Conservatoire national des arts et métiers, réputé pour la qualité des enseignements et la compétence des professeurs. L’établissement d’enseignement proposait des cours gratuits le soir ainsi que le samedi ; les plus courageux caressaient l’espoir d’obtenir un diplôme d’ingénieur après avoir franchi les différents cycles avec succès. Tom se lançait dans cette aventure intellectuelle audacieuse et longue, nécessitait patience, persévérance, résistance, endurance, détermination, dont l’issue positive lui accordera le bénéfice de s’arracher d’une condition sociale pour en rejoindre une autre accréditée de considération et de respect. Plus les devoirs se bornent à la grandeur et à la pénibilité, plus les raisons sur lesquelles on les fonde doivent prescrire la sensibilité et la force. Tom avait eu l’obligation de travailler tôt pour gagner sa vie et subvenir aux besoins de sa conservation. La transition vers l’homme adulte s’accéléra bien que sur la ligne de départ, il ne se retrouvât pas à égalité. Il s’en était sorti, accroché à un précepte simple : il avait cherché le positif autour de lui pour éviter de sombrer. Rien n’est plus éloigné de ses romans dits de formation ou d’années d’apprentissage ou l’individu finit, à travers la diversité des milieux sociaux, des métiers, des rencontres, par s’identifier à lui‑même. Par ces expériences enrichissantes, il se situait dans la multitude affamée en trouvant un état. La recherche d’un emploi contribue à la formation de soi et à la socialisation. Cette phase cruciale posait la première pierre d’une structure intime à construire, à partir de laquelle tout le cours de l’existence de Tom ou cette époque de sa vie avait décidé de l’essence de son caractère.