Tom

Libéré de ses obligations civiques, Tom revint vers la demeure familiale devenue étrangère, sans aucune perspective à court terme, il ne restait plus que de se séparer de quelques biens afin d’obtenir un menu fretin. Vendre sa moto et son équipement de motard en échange de quelques billets, fuguer et se frayer un chemin vers la liberté. Il ne pouvait s’offrir une autre destinée, car une hypothétique confrontation avec le père, pour peu que celui-ci soit dans un état fortement alcoolisé, révélant une probabilité à l’indice très élevé que cette occurrence se réalise, pouvait tourner au drame. Tom avait peu de chances de sortir vainqueur s’il était impliqué dans une escarmouche à défier le patriarche, et penser qu’il triompherait contre la folie relevait de l’illusion naïve. La dépravation gangrène le cœur et les désordres s’intensifient avec le temps, on devient plus dangereux quand sa vie renonce aux principes universels. La psychologie complexe de cet homme s’expliquait aussi par le souvenir de son passé traumatisant. Probablement, ce départ était anticipé, mais préparé dans un élan hâtif et organisé un dimanche matin, en jetant quelques vêtements de rechange à la hâte dans une valise en carton bouilli façon cuir, avec des charnières fragiles collées dessus. Tom muni de ce maigre baluchon rallia à pied la gare pour rejoindre une grande ville du sud-ouest. L’entame de ce parcours initiatique qui engageait la coupure irrémédiable du lien familial empêchait le déchirant enregistrement dans la mémoire, sans doute l’évocation vague d’un suicide sur une voie ferrée qui, en fait, ne simulait qu’une illusion cauchemardesque. La pensée se déconnectait de l’espace temps, dans le but que le cerveau ne retienne pas ces images de détresse. Le rappel détaillé de cette fuite vers l’inconnu pouvait déstabiliser et souffler une douleur toute une vie. Le cerveau affecté par cette détresse profonde monopolise les sens pour guider le mouvement, et se soumet à l’impératif de geler l’appareil sensitif. Cet état inerte restera insensible aux événements extérieurs, et neutralisera la fâcheuse réminiscence d’un trajet unique et absolu, qui noierait l’âme dans un désarroi complet. Il venait d’abandonner cette famille désunie, il allait s’exposer à tous les dangers pour vivre libre. Oubliant sa ville, ses amis, les membres de sa famille, il allait devenir indifférent à leurs sorts. Il délaissait un monde qu’il rejetait, loin des écheveaux tristes de sa jeune vie, de ses chagrins et de sa culpabilité, loin de ses parents, de ses amis, et de ses rêves moroses. Maintenant, il ne pouvait plus fuir l’inconnu, perdu dans la prémonition d’un retour impossible, livré au néant de l’incertitude et rassurant. Il ne se souvenait plus de la montée dans le train, la pensée immobilisée par le silence d’une destinée ignorée. L’imagination inspirait le sentiment diffus qui générait l’espoir chimérique de s’inventer plusieurs vies à vivre, et ne pouvoir plus donner de temps à celle-là. Sans force, pour s’élever à la raison de l’homme, il était retombé tout à coup dans une espèce d’enfance. Il ne pouvait rien faire pour se soustraire aux maux qui l’attendaient, il aurait eu presque besoin qu’on s’occupât de son sommeil et de sa nourriture. Détourner le regard vers le néant, pour effacer les images insupportables du départ dans ce train et de la descente de celui-ci dans la gare d’arrivée, dont le souvenir le plongerait dans la déréliction et le désespoir. La mémoire se réactivait pour actualiser la trace du retour de Tom en soirée à la gare de sa première échappée. À l’instant où il franchissait la porte du hall de cette immense enceinte, aux dimensions impressionnantes et arrondies à son sommet, un homme de type malingre vint à sa rencontre. L’accent vocal soulignait ses origines du sud-est et une voix grêle quémanda des sous. Tom respirait une douceur enfantine, la nature qu’il avait côtoyée avec frugalité avait fécondé en lui l’instinct de la bonté, il se trouvait dans une situation de faiblesse et d’inexpérience caractérisée de la société civile dont il n’avait pas encore été membre. Perturbé à en perdre la raison et le bon sens, bien que dépourvu de moyens pour dormir à l’hôtel, il abandonna quelques pièces à cet inconnu. Cet homme de la rue lui promit de revenir le lendemain matin afin de lui trouver un travail et un foyer d’accueil. Cette générosité animait un sentiment charitable, et semait le trouble peut-être d’avoir dépossédé un petit homme paumé sans beaucoup de ressources pour survivre, et l’émotion le submergea devant tant de gentillesse et de simplicité. Tom somnola dans la salle d’attente de la gare dont la taille limitée des fauteuils offrait peu de confort, mais compensait par une chaleur répandue dans la pièce très appréciée durant cette période hivernale en réchauffant son corps. Le bienfaiteur réapparut le lendemain matin. Il accompagnait Tom vers un entrepôt de café en phase de recherche de manutentionnaire, sans succès, car le poste était déjà occupé. Ensuite, les deux compères se dirigèrent vers un foyer d’accueil afin que Tom obtienne un lit pour dormir et puisse bénéficier de repas chauds. Une personne vêtue d’un costume gris qui arborait une petite croix de Jésus et témoignait du lien avec la religion chrétienne gérait ce lieu à caractère social. Et nous ne discuterons pas que malgré leurs erreurs, nous lui devons le développement de l’esprit humain longtemps enseveli dans la plus épaisse barbarie et les pires préjugés. Cette demeure accueillait des êtres sortants de prison ou en attente de jugement ou de même nature que Tom en phase de rupture familiale et sociale. Une concentration d’individus exhalés d’un système impitoyable par incompétence ou inaptitude, ils se heurtaient à l’incapacité de produire du profit selon des critères définis et guidés par la performance, un collectif d’accidentés de la vie. Les installations minimales abritaient de petits blocs de deux mètres carrés équipés de lits et isolés par un rideau, séparés par des plaques de contreplaqué de faible hauteur, qui ne préservaient aucune intimité. Le soir, des repas simples étaient préparés et proposés aux miséreux trop heureux de bénéficier de telles offrandes, ces mets apportaient les calories nécessaires afin d’accumuler suffisamment d’énergie pour affronter les tracas de l’existence. Après avoir séjourné une nuit dans une gare, ces conditions précaires octroyées gratuitement représentaient une mine d’or pour Tom, la richesse évoque bien une notion relative et subjective.

Quand l’homme égaré est confronté à la dure réalité du destin, il doit se résoudre à énoncer le besoin de croire, même dans une situation où croire est impossible. Subsister, le devoir de répondre à cette obligation existentielle devient alors bien plus crucial que se poser la question métaphysique du sens de la vie. L’instinct de survie, en pleine évolution et en intense ébullition, incita Tom à la recherche rapide de travail. C’est en visitant une agence d’intérim qu’il trouva un emploi d’aide-soudeur pour participer à la mise en place d’un groupe électrogène dans un centre de télécommunications en construction. Ce système autonome mécanique est composé d’un moteur thermique puissant accouplé à un alternateur, et produit l’énergie électrique destinée à pallier les défaillances provoquées par le réseau national de distribution d’électricité. Par chance, le pays en croissance motivait l’État à développer des infrastructures téléphoniques, électriques, ferroviaires, routières, et ces grands travaux généraient des emplois. Tom intégrait une entreprise parisienne et faisait équipe avec deux personnes qualifiées en tant que tuyauteur et soudeur. Ce premier contact avec le monde du travail le réjouissait, il apprenait en observant ses collègues affables, et il profitait chaque midi d’un repas dans un restaurant familial. Cette occupation évitait qu’il ne pense à son triste sort peu enviable, à cet instant de son parcours. C’est le penchant positif de la solitude à exciter toutes les énergies et les forces du corps pour assurer la conservation de l’être humain.

Dans ce foyer, Tom s’était lié d’amitié avec un Algérien et un marginal dont l’histoire racontée avait bouleversé Tom. En effet, ce jeune homme était orphelin dès sa naissance, une famille l’avait adopté, et il avait fugué du domicile sans préciser les circonstances qui justifiaient ce départ inopiné. Il était retourné vers la résidence de ses parents adoptifs après cette évasion temporaire, et il avait constaté à son immense découragement que ceux-ci avaient vendu son vélo et ses affaires personnelles. Complètement affligé et décontenancé par cette mésaventure, il avait quitté d’emblée et définitivement ce foyer d’accueil aléatoire pour rejoindre la grande route jonchée de paumés et d’accidentés de la vie. Son seul réconfort était de ressembler au chanteur Tommy d’un groupe célèbre de hard rock, des cheveux bouclés se dressaient sur sa belle tête, et surplombait des épaules frêles. Peut-être était-ce une marque de compensation bien maigre attribuée par une puissance divine à des êtres maltraités. Tom et ses acolytes erraient dans cette magnifique ville, pour écouler le temps, oublier le passé, sans entrevoir l’avenir et la sensation d’avancer dans un épais brouillard qui ne se lèvera jamais dans cette cité. Tom était sorti de l’anéantissement et il commençait d’exister en l’ignorant. L’espoir de vivre n’animait pas encore son cœur.

C’est avec satisfaction que Tom vivait les semaines de travail, son responsable lui permettait d’apprendre la soudure à l’arc, et il rencontrait des ouvriers spécialisés dans les différents corps de métiers du bâtiment. Il fournissait un travail sérieux et il montrait un cœur vaillant, et on lui proposa de collaborer avec un électricien d’équipements industriels, mais cette activité induisait une mobilité professionnelle et l’occasion de faire des déplacements. Tom refusa cette proposition, peut-être par intuition que l’aventure continuerait ailleurs. Les week-ends invitaient Tom à devenir oisif, et l’ennui et la tristesse rongeaient son esprit, le sentiment ancré au désespoir l’entraînait au fond d’un abîme insondable. Seul, sans percevoir un avenir potentiel, inexpérimenté, envahi par un accablement moral, son caractère renfermé le privait de rencontres extérieures pour jouer le rôle de bouées de sauvetage et sauver un être soumis à une dérive latente vers la noyade. La fugue s’apparente à un deuil spécifique par la douleur et la difficulté de garder la tête hors de l’eau quand sa vie implose, et évoque une expérience universelle. Le fugitif doit chercher les solutions pour essayer de recoller les morceaux, se remodeler d’une manière impossible à imaginer. Cette quête vers la stabilité intérieure se décline dans un temps très long et nécessite patience et volonté en affrontant les inévitables périodes de découragement.

Pédophile

Une autre mésaventure se produisit, Tom résidait dans ce foyer rempli d’âmes désespérées, l’auteur était un homme aux origines du sud de l’Europe. Il avait un teint livide, des yeux noirs enfoncés dans leurs orbites capables de fixer avec sévérité les regards, ses sourcils épais se préparaient à se froncer dès la moindre altercation, cet individu dévoilait une physionomie à rendre l’esprit perplexe sur les valeurs intrinsèques de sa personnalité. Il sortait d’une prison, et il lui proposa d’assister à une séance de cinéma dans le centre-ville, qu’il accepta. Après avoir visionné le film, ce compagnon d’infortune, habile dans les initiatives, argumenta que l’heure tardive compliquait le retour au foyer, et il suggéra de réserver une chambre dans un hôtel et de rejoindre celui-ci le lendemain. Épris de naïveté, Tom ne s’interrogea pas sur le choix d’un seul lit ; après avoir rallié la chambre, les deux hommes enlevèrent leurs vêtements et ils s’allongèrent sur le matelas. Tom se tenait en position recroquevillée sur le côté du matelas et il sentait que l’affaire était tendue. Ce gredin, ragaillardi par les souvenirs d’assouvissement sexuel de ces séjours en prison, posa deux mains sur le bas de ses reins, alors qu’aucune permission ne lui fut accordée pour produire cette infamie. Ce geste pervers provoqua une réaction rapide de Tom en rejetant ses extrémités soupçonneuses, plutôt que de rester craintif et s’exposer à d’autres avanies. Des mains velues, les poils dissimulaient à peine les tatouages inscrits sur les doigts, quand chaque symbole graphique peut représenter le sacre d’une nouvelle année d’enfermement. Lorsque ces symboles d’affidés se répartissent sur chaque doigt, la réflexion tend à suggérer que ce n’est pas que l’esprit de cette canaille qui avait subi des outrages. Le cerveau, convaincu de la perfidie de ce « malotru », ordonna la contraction immédiate et vigoureuse des muscles qui encerclaient l’orifice en danger. Cette réaction instinctive s’imposait afin de faire échec à toute tentative d’intrusion extérieure. L’urgence absolue exigeait de sécuriser cette zone sensible, et qu’elle ne devienne pas la cible désignée d’un aiguillon de malheur, infecté de perversité et prêt à déchirer le voile de la crédulité. Tom ressentait l’insécurité qui prévalait sur son territoire intime menacé par les puissances du démon, un vautour régnant apte à dévorer toute brebis paisible et innocente. Gagné par la prudence, il glissa à l’étage inférieur afin de se réconforter dans un espace de repos éloigné du danger et offrait une protection fragile, pour finir la nuit sur la descente de lit. L’endormissement était devenu difficile par les frissons du corps contraint par le souffle d’un air frais, mais il ne subissait aucun acte de rendre la dignité à jamais perdue. L’instinct animal interdisait à ce violeur pervers d’insister, Tom chanceux ayant pratiqué les arts martiaux durant trois années, en suivant des cours de kung-fu dispensés par un maître chinois. Des moines régulièrement agressés par des brigands de grand chemin avaient institutionnalisé cet art de self défense, et ils ont développé un ensemble de techniques très utiles afin de se défendre. La méthode s’applique à adopter un style qui combine des enchaînements à mains nues et vise l’efficacité lors d’affrontements de rues. Les nombreux exercices « attaque défense » représentent la base de ce sport de combat, que Tom avait répété, en cas de tentative d’homicide avéré, lui auraient permis de lutter. L’instinct de survie obligerait à endommager les parties sensibles ou les yeux de ce prédateur sexuel, la phase défensive enveloppée de difficulté si l’adversaire tenait un couteau entre les mains. Le lendemain, le couple désuni se dirigeait vers l’accueil, et l’hôtesse esquissait un sourire humiliant, ironisant sur la faible largeur du lit, qui gratifiait les occupants d’une chaleur contenue.

Tom se désola du vol de son manteau et suspecta une personne misérable de cohabitation à être l’auteur de ce larcin. Lors d’une promenade dans le centre-ville, une surprise mêlée d’effroi se peignit sur ses traits quand il aperçut la « canaille pédophile » dont la rencontre malencontreuse animait encore l’esprit de Tom, celui-ci portait son vêtement volé. La frustration de n’avoir pu assouvir son instinct de sexualité perverse, il avait exécuté sa vengeance en dépouillant le pauvre Tom. La conscience se lamente et souhaite à ces pourritures humaines inutiles et pernicieuses qui commettent le mal chez leur prochain que ces fils du démon périssent dans une poubelle. Qu’ils soient emportés dans le camion affecté au ramassage des ordures, que le système de compression de cette benne réduise ces corps maudits et qu’elle les transforme en viande putréfiée pour nourrir les animaux. C’étaient les premières leçons de la vie, quand le jeune se morfond dans la puérilité et l’ingénuité, il devient une brebis égarée soumise au risque de se faire dévorer par des loups. Des « canailles pédophiles » sans scrupules rôdent et agissent sans vergogne.

Le vice n’ayant pu se satisfaire physiquement en injectant cet immonde pédophile dans une tragédie circonstancielle dont Tom était l’acteur principal, la traque n’était pas terminée. Le mal se transformait sous des allures agréables à l’œil et se préparait à la tentative de perversion spirituelle, en jetant ses fidèles adeptes innocents en chasse d’autres innocents sur son parcours. C’était son instruction qui se poursuivait, et les premières leçons abordaient le thème de la reconnaissance et l’identification du mal qui sévissait dans les villes dont l’intensité de celui-là était proportionnée à la taille de celles-ci. La puérilité, la naïveté, la candeur et la vertu accompagnaient l’esprit de Tom, car il avait baigné dans un milieu campagnard naturel, et il ne pouvait concevoir un instant que des pédophiles, des profanateurs de conscience, demeurent sur terre. Des prédicateurs voraces guidés par la corruption des âmes instrumentalisaient des discours au service de la perversion des cœurs sensibles, Tom n’imaginait pas que ces coquins immondes puissent exister et commettre leurs crimes sur des pauvres malheureux de la vie sans défense.

Moon

Un dimanche, en déambulant dans une grande rue située vers le centre-ville, son air mélancolique et son regard triste assombri n’échappèrent pas à l’analyse faciale d’Emilio, paré du charme italien, et de Manfred, l’allemand, affecté d’une allure sportive. En effet, deux adeptes de la secte « Moon » surgissaient, des véritables chasseurs spirituels en phase de détection de brebis égarées. Il décrit le trouble de cette situation angoissante et désespérée, il poursuivit ces échanges brefs et s’empressa de raconter son histoire tumultueuse, mais tant de bienveillance et d’attention à écouter le récit de son malheur le touchèrent profondément, et il ne cachait pas sa surprise de cette rencontre providentielle. Car à cette progéniture effarée, perdue et embourbée dans des questions existentielles sans réponse, Emilio et Manfred — ces personnes sûres et instruites extériorisaient des apparences intellectuelles — révélaient et expliquaient à l’âme en détresse que cette mésaventure cauchemardesque ne reflétait pas l’aboutissement du hasard. Cette déconvenue cruelle résultait bien de la volonté du Dieu tout-puissant qui l’avait préparé depuis de nombreuses années à sa découverte. Le fruit était cultivé en végétant dans cette enfance difficile et tourmentée, afin de produire l’éclaircissement de l’esprit et favoriser l’éveil spirituel. Ce véritable choc immatériel, reçu sur la tête, déstabilisa Tom et glissait d’une incompréhension totale vers une réalité spirituelle étayée par une analyse de la situation. Cette irruption soudaine et inattendue le bouleversait, au point de reconnaître que cette hypothèse de nature universelle portée à sa connaissance suggérait une possible vérité, dont l’émerveillement devait jaillir de ses yeux. Après les présentations effectuées, les deux compères mystiques l’accompagnèrent vers un grand appartement du centre-ville, il franchit le seuil de la porte, et il fut ébloui de découvrir une multitude de personnes de toutes origines qui semblaient heureuses de remplir la pièce principale. Une ambiance joviale et une convivialité épanouie diffusaient des ondes positives. Cette introduction immatérielle produisit son effet, et un adepte déposa chaleureusement l’offrande d’un pain aux raisins destiné à tremper dans un bol de chocolat chaud. Cette restauration nutritive prolongeait le bonheur spirituel par un réconfort physique et confortait l’unité du corps et de l’esprit. Presque se prosterner à genoux pour réciter une prière de remerciement au seigneur tout puissant, la transition céleste et brutale resurgissait de l’abysse pour atteindre le firmament divin, pour un moment bref. Peu de temps pour savourer ce bonheur impromptu tombé du ciel, contempler cette bonté affichée par ces visages aux origines diverses dont les yeux étincelants reflétaient la joie, la sincérité, la tendresse, la compassion. Le soir venu, Tom était introduit dans un minibus avec quelques comparses fraîchement sélectionnés pour un voyage en direction de la Normandie, afin de conduire ce groupe de disciples dans un château et recevoir la parole du révérend Sun Miu Moon et de découvrir la vérité universelle audacieuse.

Tom et ses amis crédules arrivèrent dans ce château, belle bâtisse installée dans un cadre verdoyant, et s’autorisèrent à penser que monsieur Moon était une bonne personne pourvue de gentillesse, de largesse, d’attention en octroyant à ses futurs adeptes de vivre dans un tel paradis campagnard. L’enthousiasme s’estompait rapidement, et l’espoir pour Tom et ses acolytes de s’offrir le plaisir de monter à cheval et de lancer ces braves bêtes au grand galop et de dévaler à toute allure la colline située au milieu des bois du domaine relevait de la vision chimérique. Le programme de l’enseignement se référait à un livre écrit par son excellence coréenne, basé sur une interprétation historique. Le jeu de devinette proposé aux disciples réunis avait pour objectif — ce déroulement chronologique était présenté rationnellement et expliqué avec saveur, discernement et talent — de les sensibiliser à la compréhension et à la découverte. Après une séance de coupe de cheveux et de rasage, et une intervention de chirurgie esthétique, le messie se métamorphosait. Un jaunissement du teint le proclamait homme de lumière, afin d’éclaircir les esprits impurs et corrompus par le vice, qui glorifiait le critère matériel comme seule ambition. Le message à décrypter, c’était que ce sauveur des temps modernes séjournait sur Terre et qu’il se prénommait Sun Miu Moon. Pour une âme sensible, la brutalité d’une telle révélation risquait d’anesthésier sa conscience douloureuse, ainsi que témoignait l’apparence de ce jeune homme isolé et assis en bout de table. La maigreur excessive de cet apôtre martyr suscita la curiosité, et incita à réclamer des explications sur cette physionomie pathologique. Les éclaircissements énoncés ne manquèrent pas de troubler les jeunes recrues, en effet, cet adepte affecté d’un corps fluet avait subodoré qu’il était désigné comme l’élu du Tout-Puissant, il était entré en transe, et il s’abstint de s’alimenter pendant quarante jours. Le retour à la nourriture normale se réalisait avec trop d’empressement et de vivacité, son corps trop brutalement soumis à un changement de régime inconsidéré. Cette expérience extrême inférait qu’il ne retrouverait plus sa consistance d’origine et ne regagnerait plus les kilogrammes perdus durant cette épreuve qu’il s’était imposée avec force, volonté et détermination et resterait dans cet aspect de minceur éternellement.

Le message transmis perturba Tom, et il rejoignit un groupe d’initiés dont le départ était programmé afin de rallier la capitale. Une organisation infaillible se déclinait en trois phases : le recrutement, l’enseignement et les travaux pratiques. L’objectif réel de la mission divine visait à satisfaire sa quête de rédempteurs. Le lieu d’accueil se situait dans le quartier aisé du dix septième arrondissement de Paris, désigné par le nom d’une villa au titre somptueux. Pour rejoindre la secte, les recrues devaient emprunter une impasse bordée de maisons luxueuses et magnifiques, cette architecture élégante, imposante, organisée selon l’équilibre des formes, et ces façades ornées de signes ostentatoires qui rappelaient l’époque de la bourgeoisie d’antan les fascinaient. Décidément, monsieur Moon avait des goûts de luxe tellement l’extérieur de la bâtisse impressionnait, et il prenait soin de ses serviteurs dévoués, mais la réalité intérieure se révélait bien différente...