
Les trains en partance du sud-ouest échouent dans une grande gare parisienne, parmi ces voyageurs, des individus émergent de cette foule, et d’un pas allègre, ils ne peuvent dissimuler le regard hanté par l’espérance de conquérir la capitale. Cette population originaire d’horizons divers et inertes abandonnait ces milieux dociles qui n’éveillaient pas l’aspiration à rester et à se projeter vers un devenir connu, insatisfaisant à leurs yeux. Tom intégrait cette catégorie d’aventuriers modernes. L’arrivée tardive du train dans cette gare qui grouillait de gens absorbés par un mouvement hâtif, le fit revenir à la case de départ, en étant confronté à l’obligation de résoudre la question existentielle, du logement à court terme. Sa petite fortune n’autorisait pas le luxe d’une nuit à l’hôtel, il se rendit au commissariat de police de la gare, et demanda l’adresse d’un foyer d’accueil au fonctionnaire en service. Il renseigna Tom, en lui communiquant les coordonnées d’une auberge de jeunesse localisée dans le département des Hauts-de-Seine. Cette période se situait en janvier 1976, un froid glacial et sec sévissait, une personne en tenue civile saluait le courage des « hirondelles », ces policiers se déplaçaient en mobylette et ils affrontaient ces conditions climatiques difficiles. Tom dormit dans la salle d’attente de cette gare, le contact froid du grabat lui rappelait sa première nuit après avoir fugué, et le lendemain matin, il rejoignit cette auberge de jeunesse. Il séjourna quelques jours dans cette halte provisoire, avant de rallier un foyer de jeunes travailleurs localisé dans le treizième arrondissement de Paris. Un autre monde se dévoilait devant lui, dynamique, cosmopolite, cohabitant avec des collègues provinciaux dans cette résidence d’accueil, venus rechercher un travail. Une grande ville propose d’immenses avantages, elle donne l’accès libre à sa bourse d’emplois, qu’il découvrira avec plus ou moins de satisfaction, et la réponse à des offres de toute nature le confrontera à des expériences rocambolesques. Tom était parti de son domicile familial depuis cinq mois et il avait capitalisé davantage d’aventures humaines qu’en dix-huit ans d’existence et de mésaventures.
Tom débuta par des emplois souvent appelés : « petits boulots », ce type de besogne ne nécessitait aucune qualification, tel que celui de trieur de cartons. Une tâche simple revenait à placer des colis en fonction de la destination inscrite, dans un des fourgons accolés au quai de la plate-forme. À l’instant où il entamait un brin de conversation avec un collègue d’origine africaine, l’isolement le rapprochant de ces travailleurs immigrés par un déracinement commun, une voiture s’arrêta. Son aspect déplaisant l’identifiait à ces anciens modèles aux formes bizarres, dotés d’entrelacs de lignes en rupture. Les constructeurs à cette époque savaient fabriquer des automobiles, sans se soucier de considérations aérodynamiques.

Un homme de forte corpulence s’extirpa du véhicule, le regard soupçonneux orienté vers Tom, grimpa à grand-peine l’escalier afin de rejoindre le bureau de direction. Le genre d’individu, dont le visage livide trahit une attention obscure et indifférente, une démarche pataude générait le mouvement nécessaire pour faire avancer cette carcasse adipeuse. Ce petit chef effectua une incursion dans le bureau du donneur d’ordre qui produisit ses effets, par la convocation immédiate de Tom dans le but de lui annoncer la fin effective de sa mission. Les motifs énonçaient brièvement que des erreurs s’accumulaient, dans l’exécution d’une tâche simple à satisfaire. Il demeurait abasourdi, stupéfait et penaud, troublé par l’échec d’une première expérience professionnelle parisienne, une fonction que même le plus idiot des hommes pouvait remplir sans difficulté, ce travail accessible à tous à condition de savoir à peine lire. L’exercice intellectuel se réduisait à déceler les deux chiffres du département inscrits sur l’adresse collée sur le carton à trier et à déposer celui-ci dans la remorque désignée par une inscription identique.

Passant devant la guérite du comptable, celui-ci constatait l’état désabusé de Tom et lui demanda d’énoncer la cause de cet effarement épouvantable. Après avoir décrit en peu de mots la séance de remerciements, le vérificateur des comptes répliqua avec célérité qu’il était le seul employé à ne pas commettre d’erreurs. Cet adhérent sympathique militait à la grande confrérie de la « Confédération générale du Travail », exigea qu’il retourne à l’instant s’entretenir avec la direction, en requérant des explications concrètes. Il avisait que si la situation perdurait dans cette alternative négative, c’est lui qui prendrait l’affaire en main. Tom avait oublié la suite, mais celle-ci ne s’éternisa pas et après réflexion, il pensa que le responsable de cette réprimande n’appréciait nullement la petite causerie entre êtres humains aux teints distincts. Il justifiait sa position de petit chef minable, il avait infligé à titre de punition les brimades les plus mesquines aux relents racistes, afin de démontrer son utilité en exploitant à son avantage, le prétexte de ne pas supporter la communication entre personnes aux origines différentes.
Tom s’impliquait dans une phase active de recherche d’agences intérimaires, il trouva un emploi basique proposé par une grande marque de fabrication de yaourts, et il se dirigea vers ce site. À peine les présentations terminées, que le responsable lui donna une paire de bottes à enfiler, il se pressa vers une porte à deux battants coulissants, qu’il écarta avec vigueur, et l’ouverture du rideau séparateur offrit à Tom de découvrir les rouages d’une usine de production. Un paysage industriel se dévoila, composé de machines alignées dans une symétrie parfaite, vouées à concocter automatiquement des pots de yaourt. Cette industrie alimentaire reflétait le monde du travail à la chaîne, et reproduisait de façon insidieuse le film de Charlie Chaplin : « Les temps modernes ». L’idée traversa en un éclair l’esprit de Tom que la paire de bottes allouée avec générosité se destinait à se rendre dans un jardin avoisinant pour cueillir des fraises et des myrtilles. Agir avec délicatesse, et déposer ces produits de la nature récoltés de ses mains, avec un soin amoureux dans les pots de yaourt selon le type de fruit proposé. Cette utopie s’effondrera rapidement et la réalité vive s’invitera, quand il pénétra dans cet antre peuplé d’esclaves enchaînés. Il comprit que le prêt de ces bottines se justifiait, car le déplacement du corps obligeait les pieds à se mouvoir dans une gadoue de dix centimètres d’épaisseur composée de résidus de yaourts. Il nageait dans une béatitude indicible, englué dans ces matières opaques et nauséabondes, et il s’interrogeait, quant aux raisons d’imposer des conditions de travail indignes. Le schéma de production de cette substance pâteuse déroulait des phases définies avec méthode et articulées conformément à une synchronisation précise. Le premier acte consistait à remplir un réservoir d’une poudre spécifique adaptée au type de yaourt sélectionné, et la machine jetait sa matière dans des pots réunis par groupes de six, l’ensemble était percé de quatre trous. Ces ouvertures s’avéraient utiles afin de glisser quelques doigts, et d’opérer par un geste de soulèvement pour assembler cette marchandise dans des cartons. Tom remarqua que des pansements recouvraient les doigts des ouvriers affectés à cette tâche rudimentaire. L’explication surgit à la fin de la journée, la fatigue se manifestait, le plongeon de ses extrémités articulées dans ces trouées réduites manquait de précision, et la pénétration aléatoire de la chair dans ces interstices minuscules occasionnait le retournement des morceaux de peau suivis de quelques saignements. Il eut une pensée pour les pauvres bougres qui achèteraient des yaourts nature et ressentiraient un goût de fraise très acidulée. Quand le responsable s’adressa à Tom pour lui proposer d’effectuer des heures supplémentaires, Tom le remerciait pour cette offre sans aucun doute très convoitée, et soulignait l’intérêt de ce poste qui exigeait une grande habileté dans le déplacement des mains. Mais malheureusement, une réunion de famille, dont il ne pouvait se soustraire, l’obligeait à refuser. Ce furent les derniers instants dans cet antre de productivité conditionnée par une activité intense, car Tom ne revint pas le lendemain et ne mangea pas de yaourt pendant six mois.
Les débuts professionnels ne reflétaient pas le succès escompté. Le renvoi d’un emploi, bassement qualifié au bout de quelques heures, l’affectait profondément. La contrariété de l’implication dans un travail à la chaîne inhumain le poursuivait, et la déshumanisation de ce labeur abêtissant empêchait — la conscience aiguisée par la lucidité — de se projeter vers une telle destinée sinon de devoir assumer des responsabilités familiales et satisfaire l’obligation de nourrir ses progénitures. Mais Tom ne succombait pas au découragement et à l’envie de revenir sur ses pas, l’aventure devait continuer. Les balbutiements de sa nouvelle vie se résumaient à une première expérience professionnelle d’aide-soudeur, une expérimentation spirituelle agitée par quelques déboires procurant déception et interrogation. Une confrontation avec l’univers rude du monde du travail, dont les caractéristiques singulières confèrent des interactions âpres pour un novice, le contraignait à se plier à ses exigences pour assurer sa conservation. Ces péripéties d’ordre social servaient de prélude à la connaissance des hommes avant la société.

La séquence mystique avait troublé l’esprit de quelques remous, Tom méditait si monsieur Moon n’avait pas ourdi ces mésaventures, après avoir utilisé son téléphone blanc immaculé en vue d’appeler le tout-puissant. Cet être supérieur était toujours disposé à semer le fracas parmi ses progénitures. Il était persuadé qu’en dressant des embûches au brave Tom, afin qu’il soit affecté du sentiment de l’écœurement, cette déconvenue, l’inciterait à revenir au sein d’adeptes conviés à la mission de sauver le monde.
Malgré ces premiers revers essuyés, Tom repartit à la quête d’un nouvel emploi, et l’embauche dans une entreprise qui fabriquait des combinés téléphoniques pour la société nationale des chemins de fer récompensa cette obstination.
