Buttes

Par chance, ce foyer se situait à proximité du quartier historique désigné par l’appellation emblématique de la Butte-aux-Cailles. Cette zone populaire atypique dessinait un cadre champêtre, favorisait les rencontres, ne formera pas sa deuxième famille pour Tom, mais restera sa seule famille, durant quelques années. Cette rue réduite se distinguait par sa densité d’habitants, les multiples cafés et débits de boissons contigus l’animaient et soufflaient une effervescence contagieuse, et ce quartier brassait une population aux origines diverses. Elle embrassait une foule de personnes, qui ne cessait d’agiter une aurore cosmopolite. C’était le café de l’auvergnat, où l’on jouait au tiercé, et l’on dévorait un croque monsieur accompagné par un petit verre de blanc. À proximité, c’était le bar de l’Africain toujours accueillant, le cuisinier inventif concoctait des plats exotiques à base d’entrailles fumantes et bénies, ou d’autres spécialités aussi délicieuses dont il gardait le secret. Bose, la compatriote souvent présente, une fille souriante, gentille, apportait sa bonne humeur dans cette atmosphère de chaleur humaine envahissante, et les clients restaient sensibles à cette convivialité. À ce café excentrique décoré de motifs bariolés qui excitaient le cœur à voyager était accolé le bar frayé par quelques membres à la réputation féroce, qui formaient une bande menaçante connue dans tout Paris ; dans ce repère d’individus aux activités répréhensibles, secoué par quelques événements meurtriers, l’on jouait au poker et au « jeu du menteur ». À ce café fréquenté par quelques vauriens, le client effrayé devait avancer quelques pas pour se rassurer au bar voisin, celui géré par Yassine d’origine nord-africaine, enceinte réduite vouée auparavant à l’activité sexuelle dite des « Passes », et devenue un réceptacle d’esprits égarés, où Tom passera de nombreuses soirées. Il traversait une ruelle et entrait dans le café géré par une famille émigrée de Kabylie, composée de frères sympathiques, où régnait une convivialité exemplaire. La tentation était forte de se laisser bercer par l’idée d’intégrer cette communauté amicale, quand Tom pénétrait dans ce bar, salué par : « Comment ça va, Tom ? » ; cette familiarité accueillante exprimait cette reconnaissance mutuelle qui permet aux individus de se construire une identité sociale et de se réconforter en échappant à l’anonymat cruel. En face, c’était le restaurant « Le temps des cerises », symbolisé par une gestion collective soumise à un statut coopératif, apprécié par les intellectuels et les artistes en herbe ou d’autres personnes à l’esprit naturel et simple. Ce dernier regard attentif terminera cette présentation succincte de cet endroit traditionnel, vivant et exotique. Ce village était enraciné dans cette immense ville, et une compagnie nocturne ancrée dans ce cadre populaire aidera Tom qui cherchera à se dérober au supplice exécré par une réalité impitoyable. Cette traversée du désert durera quelques années, et il se prescrira l’alcool comme remède ultime pour lutter régulièrement contre le désespoir. Cette thérapie alternative était assimilée à une manière de se soigner soi-même intuitivement, afin d’échapper à une descente aux enfers. C’était un village du monde, qui peignait un paysage panaché de diversités, universel, car il se différenciait d’un village de province, refermé sur lui-même, par la frayeur de ce qui vient d’ailleurs. Parti dans l’inconnu, Tom découvrait cette diversité avec allégresse, en commutant d’un univers où les préjugés dominent la raison vers un entourage ou la raison domine les préjugés. L’ignorance approche plus de la vérité que les préjugés.

Sa journée de travail accompli, Tom accompagnait un ami, et ils ralliaient les hauteurs de ce quartier, pour rejoindre « des relations de bar », appellation prononcée dans un sens péjoratif, mais au rôle social important pour ces prolétaires confrontés à un environnement quotidien éprouvant. L’utilisation des moyens de transport bondés, et l’obligation de se soumettre aux impératifs de productivité, imposés par l’économie, le soir venu, ces travailleurs désireux de dissimuler leurs dédains et leurs désespoirs cherchent la ressource apaisante et le palliatif doux, procurés par la détente et le partage des moments de gaieté. Un guitariste amateur, avant d’exercer son métier exigeant de boulanger la nuit, complétait cette cohorte assoiffée pour vociférer la chanson de Boris Vian : « On n’est pas là pour se faire engueuler… », remise au goût du jour par l’humoriste Coluche. Quelques verres rafraîchissaient les palais, ingurgités sans modération, et désinhibaient les plus timides à porter la voix haute et forte. Un réconfort liquide semblait indispensable afin d’humidifier les cordes vocales, pour reprendre en chœur la chanson de Charles Trenet : « Y’a d’la joie… ». Les sons de la guitare délivraient un rythme entraînant, ces paroles simples et légères évoquaient la joie de vivre en associant des sphères d’existences professionnelles dont les chansonniers d’un soir étaient les acteurs.

« Ils buvaient, ils pleuraient pour inonder le désespoir
Ils buvaient, ils criaient pour réveiller l’espoir
Impossible d’échapper à son destin
Bien plus triste le lendemain
Ce n’était plus une mélodie, mais une tragédie
Soutenue par quelques accords éjectés d’une guitare désaccordée

Voilà que Julot revient d’une escapade romantique à la Bastille
Fier d’exhiber en sa compagnie une jolie fille
Mais frustré de ne pas avoir fredonné la chansonnette
Entonna : “on n’est pas là pour se faire engueuler…”
À transporter les noctambules en furie
À vider hâtivement leurs godets
Les uns reposèrent sur le comptoir les canettes
Les autres se retournèrent et la symphonie jaillit
S’égosillèrent à rétorquer : “un beau matin de juillet, le réveil…”
À faire exploser les cordes vocales en état de sommeil

Voilà qu’un habitué des envolées sonores surgit
Attiré par tant de bruit
Fraîchement entouré d’un gai luron
Se grattant la gorge et roucouler la chanson
Sa voix de ténor cria : “y’a D’la joie…”
Les assoiffés donnèrent de la voix
Les affamés repoussèrent la gamelle
Répliquèrent : “bonjour bonjour les hirondelles…”
La cacophonie reprit jusqu’à la fin de la nuit
Quand Hypnos tissa le voile du répit
La marée chaussée sévit
En disant aux p’tits gars d’aller au lit

La roue temporelle avançait pour afficher le lendemain
Le devoir s’imposait de retourner au chagrin
La préférence d’endurer l’esclavage et se soustraire
À vendre son sang pour se perdre à la guerre
Des vies simples à circonscrire leurs destins
Mais que ce fût sacrément humain »

Un événement sous forme de retrouvailles perturba l’isolement familial de Tom, rendu possible par le service des télécommunications, qui disposait leur annuaire téléphonique dans les bureaux de poste, dont la consultation gratuite pouvait infléchir toute destinée singulière.

Soeur

Sa sœur saisit cette chance, certainement surprise et touchée jusqu’aux larmes en repérant le nom de son frère fugueur inscrit dans ce registre, après sept années d’absence. Une rencontre fut programmée en invitant sa sœur, et elle fut sûrement déconcertée que son aîné ne l’accueille pas à cette gare en attente des trains venus du sud-ouest. Elle ignorait sans nul doute que son frère désirait, avec ardeur, se sortir de ce marais dans lequel il était enlisé, et s’était engagé dans un parcours long d’études. Ces études tardives se poursuivaient avec constance, et ce retour vers les salles de cours obéissait à une détermination et une rage d’apprendre, afin de faire échoir les atermoiements de ce passé tumultueux. Une obsession proche de la folie envahissait son esprit, cette aliénation mentale héritée de sa mère coutumière de comportements extravagants, comparables au délire. Pour ce jour de retrouvailles, Tom devait suivre un cours du soir au Conservatoire national des arts et métiers, et aucun motif ne pouvait contrarier cette assiduité régulière, et empêcher une promotion sociale méritée et espérée. C’est donc vers vingt et une heures, après avoir ouvert la porte du hall de l’immeuble, que Tom trouva sa sœur assise sur les marches de l’escalier, il lui donna les accolades de circonstance.

Frère

Il tendit la main vers la personne proche de sa cadette, en imaginant qu’elle était venue avec son ami ou une connaissance, pour entendre la vérité que c’était son frère. Il n’avait pas la moindre idée des mots à prononcer maintenant qu’il était devant son petit frère gentil et triste, qui lui paraissait soudainement étranger, un garçon si calme. Ensuite, Tom entraîna sa famille vers son minuscule studio de quinze mètres carrés, une latte manquait dans le parquet posé à l’entrée, qui informait de manière absolue aux invités l’aspect minable du logement. Le sentiment de la différence et de l’incompréhension brouille la communication familiale qui se maintient dans des niveaux d’échange de type excitation fiévreuse, contagion du péché ou contamination des consciences, et se révèle défaillante dans ces milieux là. On garde une réserve prudente, et l’on ne se livre pas par peur de surprendre et choquer, et décrire des existences que l’on souhaite oublier. Tom avait chaviré dans un navire en perdition et essayait de se sauver d’un naufrage prévisible. La sœur et le frère, après le départ de l’aîné, devaient affronter le père, anéanti par son déclin maladif et ses dérives alcooliques sordides, quand la perversion inondait l’âme. Le maintien du silence serait plus profitable et bien plus expressif que de s’exhorter vainement à confesser des récits douloureux et à relater des propos stériles qui aboutissent à s’enivrer de compassion. Tom avait acheté des places pour assister à une pièce de théâtre qui connaissait un succès grandiose. C’était avec délectation que le spectacle « Les palmes de Monsieur Schulz » illuminait les visages de sourires, et produisait une éclaircie dans ce voile de tristesse tissé par une atmosphère mélancolique. La séparation fut prononcée, et chacun était livré à son destin. Eux, ils rejoindraient un calvaire existentiel et familial, affronteraient un climat délétère quand on doit subir la déraison humaine, et pour Tom continuer à s’enfermer dans ce cercle d’études en devenant acteur de sa reconstruction et de son émancipation.