Après une transition provinciale destinée à suivre une formation professionnelle, Tom résidait dans un foyer de jeunes travailleurs localisé dans le treizième arrondissement de la capitale. Ce bercail commun concentrait une agrégation d’individus émigrés de régions de France ou d’ailleurs, isolés de leurs racines, de leurs familles, de leurs amis. Cet établissement social favorisait les rencontres, proposait un cadre propice à tisser des liens amicaux, et ces rapprochements significatifs dissipaient l’angoisse de la solitude pesante dans une immense ville, car lorsqu’on vient de province, cet abri dessinait une bouée de secours. Cet environnement social apportait le réconfort moral à ces déracinés, comblait l’absence de contacts familiaux, évitait de sombrer, parce que le désir irrésistible de nager dans les méandres de sollicitations multiples que pouvait offrir une cité vaste, d’emblée attirante, convoitée et intimidante, aboutissait quelques fois à des expériences ardues. Trouver des consolations à cet éloignement instantané entretenait des attentes chimériques, dont ces affranchis avaient vraiment besoin dans cette ville où régnaient le bruit et la dissipation. Ils ne manifestaient pas d’empressement excessif à chercher des amis, sinon de rencontrer des fantômes égarés et mystérieux, et ils découvraient des quartiers fréquentés intergénérationnels où l’on n’existait pas pour soi-même, où l’on se retrouvait tout d’un coup enveloppé dans un tourbillon interpersonnel. L’âme souffrait d’une espérance utopique et sa métamorphose lente semblait inadaptée pour conduire au bonheur immédiat. Un nouveau destin se construisait en prolongeant une aventure surréaliste ; découvrir des modes de communication performants, des populations de conditions sociales différentes, des moyens de transport à profusion, des diversités culturelles, et ce kaléidoscope vibrant d’images sensorielles reflétait l’éclectisme et son mouvement incessant. La problématique existentielle était résolue en bénéficiant d’un lit, d’un repas, Tom devait rechercher un emploi et se projeter dans la vie parisienne et dans ses innombrables animations.

Par chance, ce foyer se situait à proximité du quartier historique désigné par l’appellation emblématique de la Butte-aux-Cailles. Cette zone populaire atypique dessinait un cadre champêtre, favorisait les rencontres, ne formera pas sa deuxième famille pour Tom, mais restera sa seule famille, durant quelques années. Cette rue réduite se distinguait par sa densité d’habitants, les multiples cafés et débits de boissons contigus l’animaient et soufflaient une effervescence contagieuse, et ce quartier brassait une population aux origines diverses. Elle embrassait une foule de personnes, qui ne cessait d’agiter une aurore cosmopolite. C’était le café de l’auvergnat, où l’on jouait au tiercé, et l’on dévorait un croque‑monsieur accompagné par un petit verre de blanc. À proximité, c’était le bar de l’Africain toujours accueillant, le cuisinier inventif concoctait des plats exotiques à base d’entrailles fumantes et bénies, ou d’autres spécialités aussi délicieuses dont il gardait le secret. Bose, la compatriote souvent présente, une fille souriante, gentille, apportait sa bonne humeur dans cette atmosphère de chaleur humaine envahissante, et les clients restaient sensibles à cette convivialité. À ce café excentrique décoré de motifs bariolés qui excitaient le cœur à voyager était accolé le bar interlope frayé par quelques membres à la réputation féroce, qui formaient une bande menaçante connue dans tout Paris ; dans ce repère d’individus aux activités répréhensibles, secoué par quelques événements meurtriers, l’on jouait au poker et au « jeu du menteur ». À ce café fréquenté par quelques vauriens, le client effrayé devait avancer quelques pas pour se rassurer au bar voisin, celui géré par Yassine d’origine nord-africaine, enceinte réduite vouée auparavant à l’activité sexuelle dite des « Passes », et devenue un réceptacle d’esprits égarés, où Tom passera de nombreuses soirées. Il traversait une ruelle et entrait dans le café géré par une famille émigrée de Kabylie, composée de frères sympathiques, où régnait une convivialité exemplaire. La tentation était forte de se laisser bercer par l’idée d’intégrer cette communauté amicale, quand Tom pénétrait dans ce bar, salué par : « Comment ça va, Tom ? » ; cette familiarité accueillante exprimait cette reconnaissance mutuelle qui permet aux individus de se construire une identité sociale et de se réconforter en échappant à l’anonymat cruel. En face, c’était le restaurant « Le temps des cerises », symbolisé par une gestion collective soumise à un statut coopératif, apprécié par les intellectuels et les artistes en herbe ou d’autres personnes à l’esprit naturel et simple. Ce dernier regard attentif terminera cette présentation succincte de cet endroit traditionnel, vivant et exotique. Ce village était enraciné dans cette immense ville, et une compagnie nocturne ancrée dans ce cadre populaire aidera Tom qui cherchera à se dérober au supplice exécré par une réalité impitoyable. Cette traversée du désert durera quelques années, et il se prescrira l’alcool comme remède ultime pour lutter régulièrement contre le désespoir. Cette thérapie alternative était assimilée à une manière de se soigner soi-même intuitivement, afin d’échapper à une descente aux enfers. C’était un village du monde, qui peignait un paysage panaché de diversités, universel, car il se différenciait d’un village de province, refermé sur lui-même, par la frayeur de ce qui vient d’ailleurs. Parti dans l’inconnu, Tom découvrait cette diversité avec allégresse, en commutant d’un univers où les préjugés dominent la raison vers un entourage ou la raison domine les préjugés. L’ignorance approche plus de la vérité que les préjugés.

Sa journée de travail accompli, Tom accompagnait un ami, et ils ralliaient les hauteurs de ce quartier, pour rejoindre « des relations de bar », appellation prononcée dans un sens péjoratif, mais au rôle social important pour ces prolétaires confrontés à un environnement quotidien éprouvant. L’utilisation des moyens de transport bondés, et l’obligation de se soumettre aux impératifs de productivité, imposés par l’économie, le soir venu, ces travailleurs désireux de dissimuler leurs dédains et leurs désespoirs cherchent la ressource apaisante et le palliatif doux, procurés par la détente et le partage des moments de gaieté. Un guitariste amateur, avant d’exercer son métier exigeant de boulanger la nuit, complétait cette cohorte assoiffée pour vociférer la chanson de Boris Vian : « On n’est pas là pour se faire engueuler… », remise au goût du jour par l’humoriste Coluche. Quelques verres rafraîchissaient les palais, ingurgités sans modération, et désinhibaient les plus timides à porter la voix haute et forte. Un réconfort liquide semblait indispensable afin d’humidifier les cordes vocales, pour reprendre en chœur la chanson de Charles Trenet : « Y’a d’la joie… ». Les sons de la guitare délivraient un rythme entraînant, ces paroles simples et légères évoquaient la joie de vivre en associant des sphères d’existences professionnelles dont les chansonniers d’un soir étaient les acteurs.

« Ils buvaient, ils pleuraient pour inonder le désespoir
Ils buvaient, ils criaient pour réveiller l’espoir
Impossible d’échapper à son destin
Bien plus triste le lendemain
Ce n’était plus une mélodie, mais une tragédie 
Soutenue par quelques accords éjectés d’une guitare désaccordée

Voilà que Julot revient d’une escapade romantique à la Bastille
Fier d’exhiber en sa compagnie une jolie fille
Mais frustré de ne pas avoir fredonné la chansonnette
Entonna : “on n’est pas là pour se faire engueuler…”
À transporter les noctambules en furie
À vider hâtivement leurs godets
Les uns reposèrent sur le comptoir les canettes
Les autres se retournèrent et la symphonie jaillit
S’égosillèrent à rétorquer : “un beau matin de juillet, le réveil…”
À faire exploser les cordes vocales en état de sommeil

Voilà qu’un habitué des envolées sonores surgit
Attiré par tant de bruit
Fraîchement entouré d’un gai luron
Se grattant la gorge et roucouler la chanson
Sa voix de ténor cria : “y’a D’la joie…”
Les assoiffés donnèrent de la voix
Les affamés repoussèrent la gamelle
Répliquèrent : “bonjour bonjour les hirondelles…”
La cacophonie reprit jusqu’à la fin de la nuit
Quand Hypnos tissa le voile du répit
La marée chaussée sévit
En disant aux p’tits gars d’aller au lit

La roue temporelle avançait pour afficher le lendemain
Le devoir s’imposait de retourner au chagrin
La préférence d’endurer l’esclavage et se soustraire
À vendre son sang pour se perdre à la guerre
Des vies simples à circonscrire leurs destins
Mais que ce fût sacrément humain »

Ces sons disparates réjouissaient cette collectivité toujours assoiffée et prolongeaient l’éveil tard dans la nuit. Cette communion ponctuelle et chaleureuse aidait chaque spectateur à oublier ses tracas, à inhaler ce parfum confraternel et à délaisser sa misère épisodiquement. Cette fraternité d’un temps remplissait si bien les cœurs qui respiraient le bonheur de se rassembler, imprégnés des plus simples goûts qui faisaient leurs délices. Tom avait renforcé en lui ce sentiment de communauté qui était à savourer dans l’intimité. Cette ambiance décontractée, animée et feutrée dans un cadre exigu, entretenait des échanges vifs et des entendements bordés par le calme. Cette assemblée ouvrière paisible contrastait avec le bar avoisinant, siège de jeux où la monnaie aux origines variées était exhibée avec fierté et orgueil, engendrait quelques faits divers : une personne décédée à proximité, qui vaudra au gérant du bar quelques mois d’enfermement. Un individu sorti de prison remplacera le prisonnier, une transition de courte durée, car deux personnes roulaient en moto et l’exécuteront ; le défunt avait joui d’une liberté trop rapide et une explication hypothétique informait que cette absolution précoce résultait d’une négociation secrète relative à la délation de quelques comparses. Toute grande ville a aussi ses caprices, source de turbulence. Des artistes se produisaient dans certains bars, chanteurs à textes ou musiciens plus affirmés, ou inconnus et le resteront constamment pour la plupart d’entre eux, malgré un talent évident pour les plus doués. Cette variété culturelle impulsait une ambiance musicale gaie et agréable, et les accords envolés des instruments se répandaient dans cet environnement convivial et plein d’entrain. C’était l’attrait des grandes métropoles, toujours en mesure de proposer des spectacles, ou des activités permettaient à tout habitant d’échapper à l’oisiveté, source de tristesse et d’ennui, et cette paresse nonchalante favorisait le glissement vers le vice et le remords.

La ferveur se propagea telle une larve qui dégoulinait de son cratère et inondait ces âmes issues du peuple, quand un socialiste émérite hissa la rose au sommet de l’état. Ce secteur populaire orienté politiquement « à gauche » se réjouissait, les premières mesures accordaient aux défavorisés de bénéficier de quelques aubaines et avantages matériels. Cette offrande, la population en disposait, car le créateur des associations de Léo Lagrange qui assumait la fonction de Premier ministre durant deux ans, avant que l’utopie ne décline, dont la mémoire ne s’effritait pas avec le temps, avait attesté d’une générosité spontanée. En effet, afin de développer la culture, les bars associatifs pouvaient obtenir des crédits destinés à financer des spectacles, permettre à des artistes de se produire sur des scènes restreintes, et promouvoir l’éclosion de jeunes talents. C’est avec bonheur que Tom et ses amis ont écouté des chanteurs aux qualités vocales variées et aux textes épars, et ces braves saltimbanques glorifiaient la liberté d’expression et le bien-être du citoyen.

La consommation d’alcool instaurait une fuite, mais la réalité insaisissable pouvait se manifester promptement, parce que les plaies du passé ne se dissimulaient pas aisément, et ne s’effaçaient pas en ingurgitant des boissons enivrantes. Ces circonstances de déréliction s’associaient à une évasion chimérique qui se dissipait quand arrivait le temps des fêtes religieuses de fin d’année, car Tom n’était pas un orphelin et avait vécu celles de Noël en famille. Les habitués dépeuplaient les bars pour repeupler les maisons familiales et se retrouver avec leurs proches, c’était la solitude vengeresse des abandons successifs qui venait frapper à la porte de l’esprit de Tom. Alors, il s’engageait à nouveau dans une fuite en avant pour échapper aux vicissitudes du temps, en s’abreuvant plus que la raison ne tolère, non dans un sens festif, mais pour immobiliser la pensée et ses associations dévastatrices. Cette déchéance spirituelle agitait un tourbillon de sentiments obscurs et traduisait l’isolement de cette existence misérable et sans but. Tel l’animal excité par la femelle éloignée, il décidera de rejoindre la rive opposée, il nagera dans un cours d’eau affecté à un territoire de chasse des crocodiles, et il risquera sa vie dont il n’aura plus la maîtrise. Deux événements incriminés à Tom se succéderont, et auraient pu faire basculer son destin vers une dimension néfaste et irréparable. En période des fêtes de Noël, la séparation familiale engendrait mélancolie et tristesse, l’âme en peine était confrontée à la réalité sombre. Inutile de trouver son salut en allant fouiller dans la mémoire pour en extraire d’autres afflictions, s’ajoutant aux premières, cette recherche caustique vise à conférer à l’individu une meurtrissure intérieure et un délire du désespoir. Tom et un ami se tenaient compagnie dans la solitude des inadaptés, des conditions identiques les affectaient, et les deux compères ne pouvaient se soustraire à l’envie d’entreprendre la tournée des bars. Les grands verres de vin se substituaient aux flûtes de champagne, inférèrent à une conduite hasardeuse, dont une carrosserie de voiture sur le chemin du retour en garda quelques traces. Son compagnon d’infortune apeuré par ce pilotage incertain disparut.

 Tom revint au foyer et après avoir immobilisé son véhicule, croisa deux personnes qui logeaient dans l’immeuble situé en face, celles-ci lui proposèrent de continuer l’escapade nocturne, et d’utiliser son automobile. Tom montra un pneu crevé pour signifier l’interdiction d’accepter cette proposition charmante, mais exposée au risque de l’accident. Un des deux noctambules était un ancien légionnaire, et peu convaincu par ce discours prudent, il brandit son couteau de type cran d’arrêt. Il énonçait qu’en sa compagnie (2 personnes), les inquiétudes et les craintes qui enveloppaient son esprit se dissiperaient comme le brouillard sous les rayons du soleil, et qu’aussitôt il verrait le ciel bleu. Le bruit d’un claquement brutal et vif vint perturber le calme velouté de cette nuit agrémentée de mésaventures. L’irruption sonore furtive informait que le cran du canif libérait sa lame, enthousiaste de fuir cette gorge réduite et annihiler la contrainte d’une immobilité passive. L’outil tranchant exposait sa forme géométrique triangulaire, dont l’angle aigu désignait une pointe finement aiguisée, avide de lacérer des chairs innocentes. L’aspect de ce bistouri ne cessait de fasciner et d’intriguer Tom, et ce canif présentait une apparence inoffensive jusqu’à cet instant. Il se retenait pour démontrer sa capacité à amorcer une transition — quand les mains d’un boucher friand d’agissements nocturnes s’en empareraient —, vers un état qui autorise la découpe de la viande. L’homme se distinguait par sa belle allure arborée d’une parfaite convenance. Il était habillé la tête haute de son smoking ornementé d’un nœud papillon fascinant qui le décorait d’un statut élogieux. Il aimait séduire et brouiller les pistes avec son lépidoptère noué avec brio, et ce mirage fallacieux dissimulait que dans la poche de cette veste noble se cachait un canif. L’apparence se révélait trompeuse, et compliquait l’identification de la canaille par l’allure, qui à présent, dans cette situation, s’avérait exacte, cette racaille devenue habile et inventive à déjouer et à rassurer tous les regards observateurs et innocents. Cet instant incongru interdisait l’émotion peureuse ; agir malencontreusement, et se montrer crédule en supposant se sauver par la fuite, sinon imaginer que Tom serait rattrapé et mis à terre, et qu’il recevrait une correction de la plus grande sévérité, justifiée par cet écart de comportement intolérable. Ces malfaiteurs auraient infligé une terrible punition pour les avoir obligés à un exercice physique impromptu, dont un de ces vauriens ralentissait dans ses mouvements par le transport d’un couteau. Mais se convaincre par l’impétuosité de s’allier à la concentration, la réflexion et la sagesse, pour équilibrer les forces en présence, afin de gérer la situation avec sérénité, et de prendre les décisions qui permettraient de rester en vie. Cette lame à l’extrémité pointue se rendait apte à faire gicler des sanglots de sang du corps meurtri, et elle était aiguisée de main de maître pour trancher la viande humaine. Sous le feu d’un lampadaire qui éclairait cette rue et son fait divers, l’arme du crime produisit un reflet lumineux par réfraction, qui percutait l’esprit de Tom en faisant jaillir l’étincelle de la raison. Tom devait se rendre à l’évidence, cet objet meurtrier paradait dans les mains d’un ancien soldat, qui avait intégré un corps militaire réputé pour le courage et la pugnacité de ses guerriers, quand l’ordre de combattre les transcendait. Ces esprits étaient sélectionnés sur des critères d’aptitude à l’activité physique et sportive intense, mais aussi sur des spécificités psychologiques qui témoignaient de la ténacité à en découdre à la moindre contrariété, en exhalant férocité et détermination. Les yeux noirs enfoncés dans leurs orbites, profonds et fixes, pétillaient de malice dans le regard persuasif de cet homme. On écoute ce genre de type avec une attention mêlée d’attendrissement, immobilisé de la même manière qu’une statue afin de n’exhiber aucun signe qu’il assimilerait à une marque de défiance. Sinon, courir le risque de cristalliser un mécontentement qui le transporterait en un instant vers un état second, bien qu’il ne dût jamais côtoyer l’état précédent, et à vous faire regretter cette négligence dérivée de la folie idiote. Ses grandes oreilles étaient décollées et laissaient penser que lors de ses campagnes guerrières, que ce combattant de l’extrême soit équipé d’un parachute semblait inutile, quand le bombardier vomissait de son ventre, ces guerriers intrépides, excités d’en découdre. L’agitation des ailettes aériennes aidait à réussir l’atterrissage parfait, et dès le retour sur terre, qu’il se propulse les dents en avant vers le champ de bataille, et qu’il se précipite à l’assaut de l’ennemi. Ce qui était proposé à Tom, c’était une séance de dégrisement en mode intensif, le métabolisme affecté brutalement réduisait son taux d’alcool rapidement et à profit, et que cet état de sobriété éphémère l’incitait à agir pour empêcher le crime s’il voulait rester en vie. C’était la sagesse et l’instinct de survie que devait considérer sa conscience, décider de son destin et procéder avec circonspection. Ce noceur improvisé, par son expérience dans un milieu structuré, étoffant une hiérarchie rigide et sans pitié qui imprimait l’obéissance à tous ses subalternes, cette proposition relevait davantage du commandement. C’est dans le sens de la soumission que Tom devait se résoudre à fournir une réponse qui n’irriterait pas le maître des lieux. La démonstration convaincante de ce geste amical le rassurait complètement, et il transmit les clés du véhicule avec rapidité. Il partit pour une petite virée dont il ne conserva aucun souvenir. Cependant, sous la menace d’une arme, repousser cette invitation de participer à cette sortie insolite s’avérait une initiative délicate et risquée. Il avait oublié le prénom de cet agresseur dangereux, avide de l’action punitive dans cette nuit lugubre et enveloppée d’un air frais et mystérieux, dans cette rue éclairée en douceur par le halo d’un lampadaire discret. Une main preste saisit le bras de Tom et le jeta aussitôt sur le siège arrière, en appréciant cette transition sociale, d’une visite accompagnée dans Paris, dans un véhicule conduit par un chauffeur stylé, mais redoutable. L’aide de camp était assis sur le siège passager, et scrutait l’horizon d’un œil perspicace et fugace. C’était la sécurité assurée, éprouver la sensation douce, que le moindre incident serait réglé promptement du fait de la férocité du guide. Il n’avait gardé aucun souvenir de cette escapade sauvage et grotesque, dans ces circonstances, le cerveau fonctionnait en mode dégradé, gelant tous les capteurs de mémorisation, car cette déconvenue paraissait irréelle et enregistrer ce scénario effroyable était inutile, à moins de vouloir être perturbé à jamais. Il était assis sur le sommet d’une vague, ne savait pas si son mouvement infatigable déposerait la victime lourdement sur une plage de sable frais, comme un énorme paquet. Des nymphettes se hâteraient pour le réconforter, ou il serait projeté sur les arêtes vives d’un rocher inondé par une tache d’écume rougeâtre, et que des varans silencieux et attentifs se précipiteraient pour happer son corps de leurs mâchoires puissantes. De retour, les deux spécimens l’accompagnèrent jusqu’à sa chambre, une démarche empreinte d’intention malfaisante, car le lendemain, il constatait que son manteau avait disparu. Il ne gardait pas de rancœur pour ce vol organisé par ces deux sauveurs ; en effet, le collègue de la première mésaventure l’avait abandonné, et il se dirigea vers le commissariat de police pour dénoncer le fait répréhensible. Cette trahison ne lui causera aucun regret, et elle précédera sur-le-champ du déplacement d’un véhicule de police vers le foyer d’accueil, afin de l’appréhender et de lui signifier son état d’alcoolémie. Les policiers rentrèrent bredouilles en raison de l’absence de Tom, ce fait étant à considérer d’une importance capitale, car aucun constat ne témoignait de l’état d’ivresse. Ceci énonce l’interrogation nébuleuse sur les caprices du hasard, il avait été enfant de chœur, il avait côtoyé une filiale de la religion chrétienne, donc des questions métaphysiques qui se posaient, le hasard existait-il vraiment. 

Le lendemain matin, Tom au réveil de son ébriété se surprenait de ses excès engendrés par ce délire, et il se dirigea vers le commissariat de police afin d’avouer quelques égarements nocturnes dont le souvenir lui échappait. Cette affaire se compliqua par une convocation au palais de justice, et dans cette salle de jugement impressionnante par ses ornements de boiseries, Tom dévoré par l’émotion et hagard, jura de dire la vérité et toute la vérité. Il dit la vérité, celle que la mémoire n’avait pas effacé la trace, qui s’apparentait à une parole muette. Le procureur de la République démontra une gentillesse et une bienveillance envers Tom et ceci, dès les premiers instants, en l’interrogeant sur ses origines. Bien que sa fonction de défenseur de l’état l’autorisât à agir à charge, ses propos apaisants incitaient à un adoucissement de la sanction. Cette inclination compatissante invitait indirectement à l’amoindrissement de la punition, mais le juge, dont la morphologie semblait appropriée à la nature de sa mission en exhibant une tête de forme carrée, une personne d’un certain âge qui arborait une chevelure blanche, et exprimait une sévérité qu’exige son rôle. Il répondit avec fermeté que pour ce genre de délit, d’ordinaire, c’était la prison et il fixa Tom en déclarant sa chance instruite par l’absence du fait qu’aucun élément ne pouvait prétendre à établir l’état d’ivresse. Le magistrat lui accordait une condamnation de six mois de prison avec sursis, et il regrettait l’atténuation de la sanction adaptée au méfait commis. Tom avait senti que le danger planait à l’horizon boisé qui s’étendait dans cette salle de sentence judiciaire, sans réellement comprendre ce qui lui arrivait, sa recherche du bien‑être ne nécessitait aucun besoin de faire de mal à autrui. Se retrouver dans cette situation le déconcertait, qui se justifiait, par les faits avérés au nom de la justice. La raison nous dirait qu’un homme mérite la punition que par les fautes de sa volonté, et qu’une ignorance invincible ne saurait lui imputer un crime. Cette réflexion invite à méditer sur les méfaits commis par Tom puisque c’est l’alcool qui l’avait mis dans un état dont il n’assurait plus la maîtrise. Lorsque l’auteur de désordres est traduit en justice, cette machine impitoyable ne se préoccupe pas de la genèse des fautifs, elle ne s’embête pas avec les histoires navrantes des semeurs de troubles, et sa rapidité d’exécution laisse peu de place aux circonstances atténuantes. Le destin peut basculer en un rien de temps, cela est bien connu pour que tous les actes d’une vie se retournent contre vous. Vous êtes accusé et vous sombrez. Un scénario identique se reproduisit, après avoir ramené un collègue à son domicile, Tom s’enlisait toujours dans une phase destructive récurrente, il buvait à l’excès par intermittence, mais suffisamment de sorte que ce ne soit pas sans conséquence. Cet engrenage dévastateur enchaînait les imbroglios dans un rythme effréné. Après une panne de son véhicule, l’immobilisation provoquait un embouteillage et obligeait les forces de l’ordre à intervenir. Tom avait garé la voiture sur le trottoir, le policier l’interrogeait dans l’intention de connaître où se trouvaient les clés de l’automobile, Tom ne savait répondre, alors qu’elles se trouvaient dans la serrure du capot avant. Le chef envoya le perturbateur vers le car de police, pour subir un test d’alcoolémie, et il souffla dans le ballon de vérité. Lorsque le donneur d’ordre demanda le résultat au policier, chargé de la conduite du véhicule et ayant procédé à l’opération de test afin de déterminer le taux d’alcool, ce sauveur répliqua par un signe d’approbation. Cet épisode était survenu trois mois après la première mésaventure, cet écart de conduite avait engagé des poursuites judiciaires finalisées par une condamnation à six mois de prison avec sursis ; si ce fonctionnaire de police zélé avait dévoilé la réalité sur l’état de Tom, c’était l’envoi du pécheur directement en prison. Ce sera la dernière provocation au système législatif, et Tom délaissera définitivement cette dérive suicidaire, en abandonnant l’impasse de l’absorption d’alcool à un rythme chronique, il empruntera la voie intellectuelle des études avec autant de frénésie, et il amorcera la transition de la vie évasive vers la vie cérébrale. La question métaphysique du hasard se pose, un protecteur de Tom existait et le guidait pour l’aider à se faufiler et à éviter tous les pièges de la vie ! Au début de ses tourments, l’alcool vous convainc qu’il est votre ami de compagnie dont la sollicitude vous apaise, mais finit par agir en ennemi en vous plongeant dans un abîme, et l’ivresse est une maîtresse démoniaque insatiable. Vous tentez de sortir du gouffre en vous accrochant aux aspérités bien minces de ces parois, mais celles-ci deviennent de plus en plus lisses et la chute inexorable vous entraîne vers l’effondrement moral et physique. Enfermé dans la persistance, Tom aurait rejoint les bas‑fonds remplis d’âmes déchues de leurs conditions humaines et de leurs identités. Enjamber ces corps imbibés, se muant tels des vers en décomposition qui resteront pour l’éternité dans cette antichambre. Cet individu dévasté, coiffé de cheveux en bataille peroxydés et ébouriffés qui ne manquerait pas de l’apeurer, il finirait angoissé, et cet incontinent marqué d’une allure folle rappellerait un fantôme écorché vif, et le terroriserait. Atteindre cette porte à peine visible dans cette opacité glauque, l’ouvrir pour pénétrer dans les ténèbres obscures de l’enfer, et découvrir un immense bar animé par son « Bacchus » de service, en poste. Ses bras tatoués de têtes de serpents multicolores conféraient une apparence de vie et généraient l’inquiétude que ces bêtes vous inoculent de leurs venins. Un homme avachi au comptoir, immobile, devant un verre rempli d’une substance corrosive, ce cocktail incendiaire crachait une fumée nauséabonde, se retourna. Tom venait de rejoindre son bourreau des temps anciens qui, décontenancé par cette apparition mystique soudaine, l’invectivait de cette maxime universelle : « Tel père, tel fils ! ».

Cette vie parisienne stimule l’éclosion de ses passions par les rencontres qu’elle favorise. L’ami guitariste, aidé des recrues musiciennes, aménagea une cave inutilisée en local de répétition, cet abri reconverti représentait les prémices de la formation d’un groupe de musique. Cette salle modeste s’éloignait dans sa composition et son ambition de celle du célèbre écrivain et musicien Boris Vian, qui avait réinventé la cave musicale. Un cuisinier à la batterie, un boulanger à la guitare, un autre guitariste et une chanteuse de corpulence fluette constituaient cette troupe d’amateurs, engagés et motivés à reproduire les airs rythmés du « rock and roll ». L’illustre chanteur Mick Jagger et ses acolytes ne pouvaient craindre l’émergence d’une concurrence impitoyable. Ce groupe musical original reçut une invitation pour se produire dans une salle située sur une île à l’ouest de Paris, devant des spectateurs favorisés par la naissance, assimilés à des fils ou à des filles de personnes huppées. En tant qu’accompagnateur et aide de camp, Tom assista à ce spectacle musical d’un niveau médiocre, et la voix de la chanteuse manquait de force et de puissance. Ces intonations tendres noyées dans ce brouhaha étaient loin de faire décoller l’attention de l’assistance. Cette assemblée opulente était plus préoccupée de se rassasier et de pavoiser sur l’extravagance des dernières réunions lors de soirées de type « Jet set » enveloppées dans d’épais brouillards de fumée opaque. Le concert se conclut par un échange de billets de main à main, à considérer la rapidité de la transaction par l’organisateur de cette soirée, celui-ci semblait coutumier de ce mode de récompense.

Une deuxième occasion d’exprimer leur talent relatif et modeste se produisit par la rencontre avec un couple décidé à s’engager sur la longue voie du mariage, une union de métissage. Le futur mari, citoyen de la métropole, et la future épouse d’origine martiniquaise composaient cette union amoureuse. Le lieu de fête se situait dans un château au nord‑ouest de Paris, c’est avec une émotion particulière que toute la bande d’apprentis musiciens se rendit vers ce lieu prestigieux probablement chargé d’histoire. Tom conduisait le véhicule, à peine franchie la grille, le service d’accueil était en place, composé du châtelain et de la châtelaine. Ces hôtes nobles avaient un air avenant, les règles de savoir-vivre régissaient cette réception mondaine, les sourires illuminaient les visages qui exprimaient les banalités cordiales de rigueur que l’on affiche dans ce milieu-là, où règne l’importance vitale du paraître. L’entrée insolite déjà sublime par sa fantaisie se complétait par la présence d’un animal admirable. La tête du chien à la stature imposante dominait le modeste véhicule, mais lorsque la bête de bonne compagnie baissa le museau, il toisa Tom en adoptant une expression douteuse. Tom fut saisi d’un sentiment perplexe, à s’interroger si l’inquisiteur à quatre pattes n’était pas dressé à détecter le paria « prolétaire ». C’était un trio harmonieux, et le chien affichait un air dédaigneux, insolent, il osait poser un regard réprobateur, il dévisageait Tom avec désinvolture, il était formé pour identifier le besogneux banal, il était éduqué à se méfier du miséreux à l’allure empesée. La bête ne soufflait aucun reniflement, elle était élevée pour éviter la respiration d’une odeur malveillante, car un boulanger, ça sent la farine, un mécanicien, ça sent l’huile, et un éboueur, ça sent les ordures… L’animal bourgeois jouissait-il du privilège de l’anoblissement, et exhalait-il avec condescendance cette attribution honorifique ? Se recroqueviller dans une posture avilissante quand on s’oppose à une caste dominante, les rouages de servitude d’une société hiérarchisée établis depuis des siècles, aide à admettre et à supporter cette situation. Subir l’affront d’une bête dont le maintien en équilibre nécessitait quatre membres inférieurs, déclenche le rêve de posséder un fusil alimenté avec du gros sel. Se réjouir de voir le provocateur déguerpir à toute vitesse, redoublant d’efforts, l’arrière-train excité soumis à des picotements soutenus. L’actualité musicale se déclinait en deux phases, le groupe des amis de Tom devait enflammer la première partie de la soirée, ensuite un groupe d’origine martiniquaise poursuivait l’animation musicale. Dès que l’installation du matériel de musique fut achevée, la tâche de convoyeur de boisson liquide fut assignée à Tom, un trajet facile à effectuer entre la cuisine et la salle de spectacle. La fonction réclamait l’exécution d’une manutention simple, mais la charge à supporter représentait d’énormes magnums de whisky de grande contenance, et éprouvait le corps en s’astreignant à cette besogne fastidieuse, bien que Tom fût un serviteur dévoué. Il entreprit d’alléger les bouteilles en absorbant quelques gorgées avant chaque départ afin de soulager les muscles de ses bras. Si l’effort physique s’amoindrissait, le poids total du transporteur et du convoi ne changeait pas d’un centigramme, mais induisait un allongement de la distance qui ne cessait d’augmenter au fil des déplacements. Tom avait une tendance à zigzaguer de manière continue et exagérée. La suite se situait le matin, lorsque Tom se retrouvait dans son véhicule, et se croyait délaissé, abandonné, et inquiet que la bête à quatre pattes au service de la noblesse vienne lui chercher noise. Il constatait que les deux battants ouverts de la grille du château permettaient d’échapper à un carnage annoncé, il mit le moteur en marche, enclencha la première vitesse, et déguerpit à toute vitesse. C’est le lendemain, après avoir repris ses esprits et rencontré ses amis, que ceux-ci énoncèrent leurs surprises de ce départ précipité, car les réjouissances se prolongèrent tard dans la nuit. Mais cette soirée animée et courte pour Tom provoqua des éclats insoutenables, par un incident de la plus haute importance dont l’occurrence est exclue dans la classe des élites. Cette chicane jugée désobligeante froissait une caste dont les ascendants ont servi le roi avec honneur, dévouement et courage. Humiliant la châtelaine au regret de constater que si les noirs s’étaient bien conduits, alors les visages pâles devenaient égrillards, et leurs comportements inconsidérés s’avéraient insupportables. Ces indigents avaient causé une chienlit irresponsable, l’abus d’alcool ne pouvait justifier de tels écarts et bravades, et leurs provocations indignes leur interdisaient de figurer parmi la race blanche. Était-ce la bande de la Butte-aux-Cailles, plongée dans un décor ostentatoire irréel, chargé d’histoire impériale, qui aurait déclenché cette hystérie collective et réveillé la bête prolétarienne en sommeil, responsable de ces méfaits ? Au point de perdre toute décence, ces coquins avaient déclaré l’ouverture des bacchanales royales et proclamé la fin du calme aristocratique. Une inquiétude horrible envahit sournoisement le cerveau de Tom, angoissé par le souvenir de lectures historiques, prouvait que dans ces milieux dominants, la plaisanterie n’avait pas cours pour les pauvres ou les perturbateurs coupables d’offenses aux dépens de la supériorité anoblie. À quelle sanction s’exposait-il, le goudronnage de sa paillasse afin de faire éclore un nouveau statut racial et social, écarteler ce corps impur, ou le brûler à petit feu, et récompenser l’animal de garde des morceaux de cette viande humaine corrompue ! Il ne sut jamais les détails réels de cette gasconnade, ses collègues se trouvaient certainement dans un état d’ébriété avancé, et ils ne pouvaient décrire les faits passés. Est-ce que Tom avait crié « À mort l’aristocratie ! », et avait proposé à la maîtresse du château de danser un « rock and roll » endiablé ? Son seigneur accourait, ébahi par cette proposition déshonorante et avilissante, et aboyait que c’est la valse qui s’imposait dans ce lieu mondain. Est-ce que Tom avait dévoilé son sens de la répartie, et adressé un soufflet ? Celui‑ci, qui devait se montrer plus agile avec une épée qu’avec ses poings, ne savait que répondre sinon de s’entremettre dans un duel inapproprié dans ces instants de gaieté ! Avait-on crié « Y’a d’la joie… », excités par les accords d’une guitare vieillissante et l’absorption de boissons alcoolisées, transportant cette petite bande de têtes de linotte du quartier de la Butte‑aux‑Cailles à des excès inacceptables ? Choquant l’assistance noble conditionnée par le règne du dogme de supériorité et par l’observation du précepte diabolique qui condamne le peuple assujetti au malheur et à la malédiction ? L’interdiction d’exprimer des sentiments ne souffrait d’aucun manquement dans cet hémicycle aristocratique chargé de bienveillance et d’éloquence, et résultait d’une ablation de la substance mentale subie dès l’enfance, afin d’inhiber toute émotion sensible à ressentir devant la miséricorde. À entendre « Y’a d’la joie… », ce couplet résonnait fort dans les oreilles du châtelain, happé par ce chant populaire, ébahi, décontenancé qu’on ait injurié ses ascendants par une ignominie qui mériterait d’envoyer au cachot les profanateurs. Il s’époumona et vociféra : « Pas ça, ici c’est : Y’a d’l’éloquence… », et la châtelaine alertée par le rappel sonore surgit et enchaîna avec promptitude en sonnant la charge : « Bonjour, bonjour les aigles royaux… ». Le souvenir restera flou en souhaitant que cette bévue ne soit pas portée à la connaissance des autorités supérieures, l’histoire subit les effets du mécanisme des fluctuations cycliques et ne demande qu’à se répéter. Assumer la responsabilité en vertu de laquelle la couleur de peau des nouveaux esclaves virerait au blanc serait bien difficile à supporter. Ces futurs captifs seraient arrachés parmi les couches basses qui concentraient des êtres incultes, ignorants, insolents, et se déclarent impropres au respect du salut et de la courtoisie, comme le mérite la hiérarchie dominante.

Tom fut spectateur d’un événement impressionnant, c’était l’arrivée massive de l’immigration asiatique dans le treizième arrondissement. Ces vagues successives communes submergeaient cycliquement le sol d’un pays à l’origine des droits de l’homme, et apprécié pour représenter une terre d’accueil. Alors que Tom flânait pour découvrir cette grande ville, il aperçut quelques personnes asiatiques et nord-africaines en train de se taquiner. Un des derniers arrivants, tout en pointant son doigt vers Tom, énonça qu’ils n’avaient pas de problème avec les Français de métropole, à l’opposé des soucis que représentait leur cohabitation avec les Maghrébins. Quelques semaines plus tard, les restaurants asiatiques jaillissaient comme des boutons d’or et s’ouvraient aux premiers rayons de soleil, et la rencontre avec des populations d’origines différentes devint très rare. Cette transition communautaire, discrète et efficace, s’établit rapidement, et aucun témoignage ne confirma la présence d’une multitude d’embarcations jonchées le long des quais de la Seine. Ce peuple était très commerçant tel que les frères « Tang », qui démontreront cette aptitude économique et seront les pionniers de l’importation de produits alimentaires asiatiques en France. Le nombre de morts par le nombre de citoyens de cette partie d’arrondissement affichait un ratio extrêmement faible, interloquait Tom et ses camarades, quant à aller fréquenter ces lieux de restauration, bien qu’ils éprouvassent une attirance indéniable pour déguster ces plats variés proposés à des prix abordables. La réflexion associée à l’imagination concevait de considérer que les bienfaits de cette alimentation à base de riz et d’autres substances fort savoureuses augmentaient la durée de vie dans des proportions significatives. D’autre part, les rumeurs de disparition d’animaux domestiques à quatre pattes n’étaient pas fondées, un des amis de Tom avait cru apercevoir quelques chats égarés, et il confirmait que ce n’était pas l’effervescence d’un mirage. Ils envisageaient de desserrer le frein pour s’aventurer à déguster cette nourriture colorée, apprécier les plats variés et leurs sauces délicieuses, à des prix accessibles, et l’accueil prompt et cordial ne souffrait d’aucun reproche. Le cosmopolitisme d’une grande ville offrait le privilège de découvrir les cuisines du monde avec leurs spécificités et leurs particularités, et cette invitation à distinguer plusieurs exotismes enrichissait la culture.

Un événement sous forme de retrouvailles perturba l’isolement familial de Tom, rendu possible par le service des télécommunications, qui disposait leur annuaire téléphonique dans les bureaux de poste, dont la consultation gratuite pouvait infléchir toute destinée singulière. Sa sœur saisit cette chance, certainement surprise et touchée jusqu’aux larmes en repérant le nom de son frère fugueur inscrit dans ce registre, après sept années d’absence. Une rencontre fut programmée en invitant sa sœur, et elle fut sûrement déconcertée que son aîné ne l’accueille pas à cette gare en attente des trains venus du sud-ouest. Elle ignorait sans nul doute que son frère désirait, avec ardeur, se sortir de ce marais dans lequel il était enlisé, et s’était engagé dans un parcours long d’études. Ces études tardives se poursuivaient avec constance, et ce retour vers les salles de cours obéissait à une détermination et une rage d’apprendre, afin de faire échoir les atermoiements de ce passé tumultueux. Une obsession proche de la folie envahissait son esprit, cette aliénation mentale héritée de sa mère coutumière de comportements extravagants, comparables au délire. Pour ce jour de retrouvailles, Tom devait suivre un cours du soir au Conservatoire national des arts et métiers, et aucun motif ne pouvait contrarier cette assiduité régulière, et empêcher une promotion sociale méritée et espérée. C’est donc vers vingt et une heures, après avoir ouvert la porte du hall de l’immeuble, que Tom trouva sa sœur assise sur les marches de l’escalier, il lui donna les accolades de circonstance. Il tendit la main vers la personne proche de sa cadette, en imaginant qu’elle était venue avec son ami ou une connaissance, pour entendre la vérité que c’était son frère. Il n’avait pas la moindre idée des mots à prononcer maintenant qu’il était devant son petit frère gentil et triste, qui lui paraissait soudainement étranger, un garçon si calme. Ensuite, Tom entraîna sa famille vers son minuscule studio de quinze mètres carrés, une latte manquait dans le parquet posé à l’entrée, qui informait de manière absolue aux invités l’aspect minable du logement. Le sentiment de la différence et de l’incompréhension brouille la communication familiale qui se maintient dans des niveaux d’échange de type excitation fiévreuse, contagion du péché ou contamination des consciences, et se révèle défaillante dans ces milieux‑là. On garde une réserve prudente, et l’on ne se livre pas par peur de surprendre et choquer, et décrire des existences que l’on souhaite oublier. Tom avait chaviré dans un navire en perdition et essayait de se sauver d’un naufrage prévisible. La sœur et le frère, après le départ de l’aîné, devaient affronter le père, anéanti par son déclin maladif et ses dérives alcooliques sordides, quand la perversion inondait l’âme. Le maintien du silence serait plus profitable et bien plus expressif que de s’exhorter vainement à confesser des récits douloureux et à relater des propos stériles qui aboutissent à s’enivrer de compassion. Tom avait acheté des places pour assister à une pièce de théâtre qui connaissait un succès grandiose. C’était avec délectation que le spectacle « Les palmes de Monsieur Schulz » illuminait les visages de sourires, et produisait une éclaircie dans ce voile de tristesse tissé par une atmosphère mélancolique. La séparation fut prononcée, et chacun était livré à son destin. Eux, ils rejoindraient un calvaire existentiel et familial, affronteraient un climat délétère quand on doit subir la déraison humaine, et pour Tom continuer à s’enfermer dans ce cercle d’études en devenant acteur de sa reconstruction et de son émancipation.